Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris

Bijou graphique et littéraire

Dans mes lectures, j’aime être bouleversée, bousculée, intriguée, fascinée, inspirée. Et le livre que je vous recommande aujourd’hui a produit tous ces sentiments ! Il s’agit de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, un roman graphique d’Emil Ferris publié chez Monsieur Toussaint Louverture. Je n’ai pas été la seule séduite par ce bijou littéraire et artistique. Emil Ferris vient d’obtenir le Fauve d’Or au Festival International de bande dessinée d’Angoulême cette année. Après avoir remporté trois Eisner Awards, récompenses BD aux États-Unis, ainsi que le prix ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée) en France en 2018. Un coup de maître pour le premier livre de cette américaine de 56 ans !

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Chicago dans les années 60

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres nous emporte à Chicago, à la fin des années 60 dans le monde de Karen Reyes, une petite fille de dix ans qui comme le titre l’indique adore les monstres, fantômes, vampires et morts-vivants. Pour survivre dans l’Amérique de cette période, elle s’imagine même être un loup-garou. Plus facile que d’être dans la peau d’une petite fille. Lorsque sa voisine se suicide d’une balle en plein cœur, Karen n’y croit pas et décide de mener l’enquête. Entre l’Allemagne nazie du passé de la voisine, son quartier prêt à éclater et les propres secrets de sa famille, elle rencontre des monstres, enfin des êtres humains comme les autres, c’est à dire des hommes et des femmes torturés, pétris de contradictions et de sentiments négatifs.

Journal intime

Les 416 pages couleurs du livre représentent donc le journal intime de la petite fille. Plus de 400 pages de réflexions, d’analyse et de sentiments sur le monde qui l’entoure et sur la manière dont elle l’appréhende. Ces réflexions et émotions sont retranscrites avec des textes assez forts, utilisant le langage d’une petite fille de 10 ans mûre et sans tabou. Mais également en dessins, pleines pages couleurs des scènes de la vie ou de son esprit, croquis des êtres qui l’habitent ou qui évoluent dans son quotidien. Pour mieux comprendre et accepter la réalité, Karen la retranscrit en mots et en dessins telle qu’elle la perçoit dans son esprit. Et le résultat est tout simplement fascinant, bouleversant.

J’ai acheté ce livre à l’automne 2018 et je ne le chronique que plusieurs mois après car j’ai savouré chaque page. Chaque détail d’un dessin riche et foisonnant. J’ai répété chaque mot de son esprit en ébullition permanente. Avec ses yeux, ses mains, son esprit d’enfant, la petite Karen a ouvert en moi la brèche de ma perception du monde. Tel que je le vois et comment je peux le supporter.

Extrait de Moi ce que j'aime c'est les monstres, BD d'emil Ferris aux éditions Monsieur Toussaint Louverture

Roman graphique protéiforme

Moi, Ce que j’aime, c’est les monstres est un un vrai roman : à la fois une enquête, un drame familial, une fiction historique. Mais surtout avec son histoire, Emil Ferris révèle le monstre qui vit dans chaque être opprimé, oublié, écrasé et quelle direction chacun de nous peut lui donner. Livre d’une mineure pour les minorités, pour les femmes ou tout être brimé, il représente un souffle de liberté, une clef pour exister. Les monstres ne sont finalement pas ceux que l’on croit.

La force du récit s’appuie évidemment sur les dessins. Chaque page, chaque dessin représente une œuvre d’art à part entière. Tous les dessins ont été réalisés au stylo bille. Avec des traits déterminés et déterminants. Des coups de stylo posés comme une urgence. Il y a du Crumb, il y a du Sendak dans le trait et l’univers graphique d’Emil Ferris. Mais surtout il y a du Emil Ferris. Un style inimitable et tout simplement subjuguant.

Extrait de Moi ce que j'aime c'est les monstres, BD d'emil Ferris aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, Fauve d'Or à Angoulême.

Refusé par plus de 40 éditeurs…

L’impact de cette œuvre s’explique par le génie de son auteur mais aussi par l’histoire de sa création. En 2002, Emil Ferris, mère célibataire et illustratrice, gagne sa vie en dessinant des jouets et en participant à la production de films d’animations. Lors de la fête de son quarantième anniversaire, elle se fait piquer par un moustique et ne reprend connaissance que trois semaines plus tard à l’hôpital. Suite à une méningo-encéphalite, l’une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra sans doute plus jamais marcher. Pire encore, sa main droite, ne peut plus tenir un stylo…

Sans avenir, installé chez sa mère, Emil Ferris décide de se battre encouragée par sa mère, sa fille et des femmes qui s’occupent de ses soins. Elle recommence le dessin en attachant un stylo à sa main. Puis s’inscrit au Chicago Art Institute, dont elle sortira, diplômée. C’est à cette époque qu’elle commence l’écriture de son roman graphique dont l’idée est bien plus ancienne. Elle mettra six ans à réaliser cette œuvre de 800 pages. Après 48 refus, l’éditeur indépendant Fantagraphics accepte le manuscrit. Le premier tome de Moi, Ce que j’aime, c’est les monstres paraît aux États-Unis en février 2017. Et c’est le succès.

Critiques dithyrambiques méritées

« Emil Ferris est une des plus grandes artistes de bande dessinée de notre temps. » — Art Spiegelman, le pape du roman graphique notamment auteur de la fabuleuse série Maus.

« Une des œuvres les plus profondes, ambitieuses et abouties parues ces dix dernières années, tous supports confondus. Rarement des mots et des images ont fonctionné ensemble de manière aussi fluide au sein d’une histoire de cette complexité. » — Forbes

Cher Monsieur Toussaint Louverture

La version française est éditée par le fabuleux Monsieur Toussaint Louverture, structure éditoriale indépendante fondée en 2014 par Dominique Bordes. À l ‘instar de ce titre, Monsieur Toussaint Louverture s’intéresse aux textes oubliés ou méconnus de littérature étrangère. Par exemple, Le dernier stade de la soif et À l’épreuve de la faim de Frederick Exley ou Enig Marcheur de Russell Hoban.
Preuve de l’originalité et de la qualité des textes, les choix éditoriaux de Dominique Bordes rencontre un public large. Surtout pour une maison d’édition indépendante. Le linguiste était presque parfait, de David Carkeet, a été vendu à plus de 15 000 exemplaires. Karoo sorti en 2012 et maintes fois réimprimé, atteint près de 50 000 exemplaires. Publié en 2013, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey, l’auteur de Vol au dessus d’un nid de coucou, a lui aussi touché des milliers de lecteurs. Plus de 30 000 en 2015 selon les derniers chiffres trouvés.

Des livres différents et beaux

Monsieur Toussaint Louverture publie peu, seulement 3 ou 4 ouvrages par an. Et seulement 3 BD depuis ses débuts ! Mais des livres différents qui trouvent à chaque fois leur public. Des livres denses qui font la part belle aux perdants et nous font sentir moins seuls. Des livres-objet beaux qui donnent envie de les posséder avant même de les lire (j’ai précommandé chez ma libraire préférée Ce que cela coûte, de W.C. Heinz à paraître début février sans même connaitre le sujet…). Format, typo, papier, grammage, rabat, couverture, rien n’est laissé au hasard. C’est encore le cas avec le livre premier de Moi ce que j’aime c’est les monstres. Déjà réédité plusieurs fois, sélectionné parmi les « 100 livres de l’année » du magazine Lire. Distingué par de nombreux prix. Merci Monsieur Toussaint Louverture. Vivement le livre second !

Je précise que vous pouvez devenir l’heureux propriétaire de cette œuvre d’art pour la modique somme de 34,90 € ! Et je vais finir par saluer le travail de Jean-Charles Khalifa, le traducteur ainsi que le lettrage à la main de Amandine Boucher et Emmanuel Justo .

Moi, Ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris, Éditions Monsieur Toussant Louverture, 34,90 €.


Fake news, de manu larcenet

recueil inclassable et magnifique

Je voulais partager mon gros coup de cœur pour Fake news du talentueux Manu Larcenet publié aux éditions Les Rêveurs. Ce n’est pas un roman, pas une bd, pas un essai, c’est un recueil inclassable, riche, drôle et émouvant.

Alors pourquoi inclassable ? Car ce n’est pas une BD ou un roman graphique classique. Il s’agit d’un recueil de dessins de Manu Larcenet accompagnés chacun d’une fake news. Cette expression, très utilisée par un président orangé, signifie littéralement en anglais fausse nouvelle, fausse actu.

[ Digression ]

Mais l’expression chère à Donald Trump retranscrit aussi le caractère délibérée de la fausse information comme l’explique le Journal Officiel : information « mensongère ou délibérément biaisée », servant par exemple « à défavoriser un parti politique, à entacher la réputation d’une personnalité ou d’une entreprise, ou à contrer une vérité scientifique établie ». Alors comme la traduire ? La commission d’enrichissement de la langue française a tranché, après plusieurs mois, pour traduire « fake news » par le terme « information fallacieuse » ou par le néologisme « infox », forgé à partir des mots « information » et « intoxication ». Cette digression explique sûrement pourquoi Manu Larcenet a préféré utilisé l’expression en anglais !

Fake News authentiques de Manu Larcenet aux éditions Les Reveurs.
© Les Rêveurs

Fake news authentiques

Manu Larcenet nous propose 200 pages de Fake News en précisant dès le début de l’ouvrage que dans un soucis de totale honnêteté vis à vis du lecteur, « toutes les fakes news présentées dans cet ouvrage sont absolument authentiques ». Un soucis de transparence qui rassure le lecteur sur la teneur de la suite ! Histoire, art, politique, extrémisme, religion, économie, Manu Larcenet nous distille ses fausses actus sur tous les sujets. Stéréotypes plus vrais que nature d’articles de presse, ces fake news se moquent, divertissent et dénoncent.

Pour vous donner une idée de l’absurde et de la drôlerie de ces news, voici quelques titres :
– Atteint de la maladie d’Alzheimer, le président du groupe Laure et HALL, leader du marché des cosmétiques, lègue sa fortune à un promeneur.
– Apparition puis disparition de la vierge.
– Le gouvernement s’attaque au sujet sensible des toiles d’araignées.
Et pour vous donner le ton de ces fake news, voilà celle de la page 63 :
 » Proche orient
Le prince saoudien Ahmed Ben Iznogoud vient d’autoriser les femmes à conduire et a promis qu’elles pourraient aussi acheter de l’essence dans moins de 200 ans. « 

Le dessin en point de départ

Pour la forme, un dessin, une illustration accompagne chaque actu. Il faut savoir que Manu Larcenet a d’abord réalisé les dessins et ce sont ces dessins qui lui ont inspiré les textes. Des illustrations magnifiques dans le trait, les détails, les expressions, les couleurs. Des dessins à l’image des textes, parfois sombres, parfois colorés, mais aussi drôles, poétiques, inspirants. J’ai lu sur le site de l’éditeur Les rêveurs que Manu Larcenet avaient réalisé tous les dessins à la tablette ! Mais en observant le trait, j’ai du mal à y croire ! Le rendu apparait encore plus incroyable.

Dessins somptueux de Manu Larcenet publiés aux éditions Les Rêveurs.
© Les Rêveurs


Ce titre n’est pas un coup d’essai de Manu Larcenet pour le genre du livre de dessins accompagnés de textes. Il avait déjà publié les sublimes Peu de gens savent en 2010 puis Nombreux sont ceux qui ignorent en 2012.
Avec ces livres, il représente pour moi l’un des auteurs les plus brillants de la bande dessinée aujourd’hui.
Il a déjà le mérité de m’avoir fait aimé ce genre littéraire, moi lectrice septique de la BD belge. J’ai dévoré Le retour à la terre, avec Jean-Yves Ferri au scénario. J’ai succombé à l’émotion du Combat ordinaire. Et j’ai été subjugué par la série Blast achevée en 2014. Et ce ne sont que quelques titres parmi tous ceux qu’il a réalisé !

Expérimentation supplémentaire

Par la force de son dessin, ses idées, Manu Larcenet nous rend moins cons, moins moches, nous touchent et c’est encore le cas avec son recueil Fake News, publié chez Les Rêveurs, la maison d’édition qu’il a cofondée avec Nicolas Lebedel en 1997. Une structure d’édition créée pour expérimenter. Et quand vous vous plongez dans leur catalogue, tout comme dans ce livre, vous réalisez que les textes, le dessin non formatés représentent vraiment une bouffée d’air frais. Pas un caprice de bobo : chacun de leur ouvrage est réfléchi, justifié. Vous pouvez découvrir leurs publications sur leur site.

Parallèlement à la sortie de Fake news de Manu Larcenet en octobre 2018, ils ont également publié fin août Krazy Kat, George Herriman Une vie en noir et blanc, par Michael Tisserand, la première biographie en Français de George Herriman, auteur majeur de comic strip. Et en septembre, Mutts – Dimanches Soir de Patrick McDonnell, le troisième recueil inédit en France des strips du dimanche en couleur, des années 2003 et 2004 qui mettent en scène un chien Earl et un chat Mooch.

en réimpression !

Les Rêveurs, c’est donc une petite maison d’édition qui publie peu mais bien. Chacun de leur ouvrage est également parfaitement réalisé. On sent les amoureux de l’objet livre. Fake News présente une magnifique couverture couleur cartonné et un signet, ruban qui fait office de marque page et permet de ne pas abimer ce travail sublime. J’ai lu fin 2018 que Manu Larcenet s’étonnait sur sa page Facebook de la démesure du tirage initial – 8 000 exemplaires pour ce titre -, doutant que le recueil atteigne autant de lecteurs. Et d’annoncer ensuite que ce tirage initial était épuisé ! Bonne nouvelle pour cet ouvrage et cette maison d’édition qui le méritent.

Fake News de Manu Larcenet, éditions les Rêveurs, un beau livre.
© Les Rêveurs


Sur le Net, j’ai aussi appris que Manu Larcenet travaillait sur un nouveau tome du retour à la terre, 10 ans après le dernier. J’espère que ce n’est pas une infox ! En attendant ce prochain plaisir, régalez-vous des ces authentiques fake news !

Fake News, Manu Larcenet, éditions Les Rêveurs, octobre 2018, 22 €.