Dépôt de bilan de compétences, de David Snug

Le sens du travail, revu et corrigé

Pendant le confinement, j’ai lu Dépôt de bilan et de compétences, la dernière B.D. de David Snug parue aux éditions Nada en début d’année. Je l’avais acheté lors de mes dernières vacances dans le Tarn à la superbe librairie-café Plum à Lautrec (#bonneadresse). La crise sanitaire et économique a provoqué de nombreuses réflexions sur la nécessité, le sens du travail. La lecture de cette bande dessinée n’en a été que plus pertinente !

chronique de dépôt de bilan de compétences de david snug éditions Nada

Dans ce titre autobiographique, David Snug part de ses expériences professionnelles pour nous livrer ses réflexions sur le travail, de l’absurdité du salariat aux dérives du capitalisme. CDD, intérim, chômage… En racontant des épisodes de sa vie, il aborde la question du déterminisme social, de la pénibilité du travail à la chaine, du vide des formations professionnels… Bref, toutes les absurdités et dérives du système.

Chômeur actif

Ce n’est pas tant la notion de travail que l’auteur remet en cause ! Car il écrit, dessine et partage des planches de BD tous les jours sur son blog ou les réseaux sociaux. Il répète avec son groupe et donne régulièrement des concerts. Il ne chôme pas même s’il est chômeur ! C’est plus la notion d’obligation du travail et sa déclinaison en salariat qui le rebute. Et la recherche de liberté qui l’anime et qui devrait tous nous animer finalement…

Quand il raconte dans le livre ses expériences de travail dit  » non-qualifié  » et sous-payé, le manque d’intérêt et la longueur des missions, la répétitivité des tâches démontrent que ces boulots nécessitent pourtant des qualifications ! De patience, de courage, de concentration et de précisions. Clairement, peu de grands patrons ou d’homme politiques seraient capables de les exercer. Et dans le sens de cette qualification, il apparait déraisonnable de les sous-payer. Alors que les dirigeants amassent des ponts d’or. C’est cette réalité que l’auteur dénonce avec humour et intelligence. Sans avoir peur de mettre les pieds dans le plat.

Plaidoyer en faveur d’un salaire minimum

Placer ce livre entre les mains de grands patrons ou d’hommes politiques pourraient leur faire réaliser la nécessaire augmentation du salaire minimum. Et la condition de David Snug, artiste qui participe à sa manière au fonctionnement et à l’équilibre de notre société, leur donnerait aussi – peut-être – la bonne idée de mettre un place un revenu minimum pour tous. Mais je crains que ces hommes réputés pour leur premier degré soit détournés de l’intelligence du propos par le dessin insolent et l’humour ravageur de David Snug.

Râleries salutaires

David Snug est en réalité Guillaume Cardin. Il a choisi ce pseudo pour faire plus américain. Originaire de Caen, il vit désormais à Paris. Je l’ai découvert en 2011 à la parution de son titre 64 ans en 2039 aux éditions Les enfant rouges dans lequel il raconte les aventures de son double projeté dans le futur et résistant à l’implant d’une puce dans le rectum. J’ai immédiatement été séduite par son irrévérence qui dénonce avec humour les travers de nos sociétés modernes. C’est un râleur qui fait preuve d’un sens critique plus développé que chez le commun des mortels. Un de ceux à qui on ne l’a fait pas. Bref, un être essentiel.

Et dans ces récits largement autobiographiques, on retrouve souvent son aversion pour l’industrie musicale, la publicité, le travail en général, les enfants et les cons en particulier. Depuis, j’ai savouré tous ces livres avec un plaisir immense. Comme Lionel J et les PD du cul, publié chez Marwanny, encore un formidable pamphlet qui fait coup double à la fois contre l’industrie de la musique et les hommes politiques. Mais aussi J’aime pas la musique, autre récit autobiographique, BD d’apprentissage où il raconte comment, son rejet pour l’ordre et les normes l’ont amené au punk et à la BD underground.

Impertinence et manque de tact

Même rigolade dans La vie est trop Kurt, Éditions Même pas mal, où on le suit débarqué à Paris, nouvelle terre d’énergumènes bons à être fustigés ! Ou encore Je n’ai pas de projet professionnel, en 2017 chez le même éditeur. Là encore autobiographie satyrique du monde de la musique en général et des structures musicales subventionnées en particulier. David Snug semble ne rien s’interdire. Il brille par sa pertinence saupoudrée de manque de tact (définition de l’impertinence ?). Le lire est une vraie bouffé d’air frais pour la petite bobo de province que je suis devenue. Je suis aussi très fan de son trait, à la fois simpliste et naïf, tout en rondeur, mais aussi dense et rageur avec ses textures, hachures, points qui ne sont pas sans évoquer le style de Crumb.

Critique sociale

Ce dernier titre Dépôt de bilan de compétences est publié chez Nada, maison d’édition indépendante spécialisée notamment dans la publication d’essais ou des récits ayant trait à la critique et à l’histoire sociales. Ce n’est donc pas une maison d’édition B.D. mais un éditeur tout à fait cohérent pour publier le dernier pamphlet de David Snug sur le travail. Car sa critique du travail bien que décalée est largement documentée, en témoigne la bibliographie à la fin de l’ouvrage.

Les idées de David Snug ne sont pas des diatribes dignes du café du commerce. Dans Dépôt de bilan de compétences, la force de son propos repose sur la mise en perspective de son expérience avec toutes ses lectures sur la notion de travail, de paresse, de liberté et d’aliénation. En fin d’ouvrage, le très sérieux sociologue et docteur en tourisme Julien Bordier, resitue très intelligemment aussi le propos de la B.D. La notion de travail, sa construction historique, l’idéologie et le sens du travail.

Dépôt de bilan de compétences de David Snug éditions Nada 4eme de couverture

Lire ou écouter, inutile de choisir

Bref 96 pages passionnantes pour la modique somme de 15 € qui ont le mérite de nous faire marrer et de nous faire réfléchir. De bonnes pistes pour donner un sens à nos 7 heures de labeur quotidiennes (ou pas).

Et, ô joie, David snug est à l’affiche du festival pluridisciplinaire le Make noise fest ! Organisé le 18 juillet par le tiers-lieu Container à Angresse dans les Landes. Pour une rencontre et expo de ses planches mais aussi un concert de son groupe Trotsky musique. Je croise les doigts tous les jours pour que le festival ait bien lieu. Tout en craignant une rencontre avec lui dans le cadre d’une interview radiophonique… Si je me régale de son propos critique, je réfléchis déjà à la pertinence de mes questions pour ne pas me faire afficher par le maître !

En attendant, je vous invite à lire Dépôt de bilan de compétences. À lire toute son œuvre. À le suivre sur son blog et les réseaux sociaux, Instagram et Facebook. Et à écouter son groupe Trotski Nautique ! Voire, à lire toute son œuvre en écoutant son groupe !

Dépôt de bilan de compétences, de David Snug, Éditions Nada, 96 pages, 15 €.

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