Changement de perspective
Hey ho, il y a quelqu’un par ici ?
Oui, je suis toujours là ! Mais beaucoup de travail, toujours 3 enfants, 2 chats, 1 chien, des amis. Bref la vie ! Et des passe-temps comme la lecture, le tricot, la broderie, la nature. J’avoue que dès que j’ai du temps libre, j’attrape un livre ou des aiguilles ou je pars me perdre dans la forêt avec le poilu… Plutôt que de me remettre sur un ordinateur pour écrire sur ce blog. Puis, comme tous les ans quand je paye ma facture de l’hébergement web, je culpabilise de l’avoir si peu alimenté et je reviens !

De retour pour vous parler d’un très beau livre et une histoire passionnante. Il s’agit de Deux filles nues, le dernier roman graphique de Luz paru début octobre aux éditions Albin Michel.
Une BD historique et graphique qui raconte un siècle d’histoire à travers un tableau. Deux filles Nues du peintre allemand expressionniste Otto Mueller, un tableau qui existe vraiment.
L’histoire à travers la perspective d’un tableau
Le livre démarre en 1919 dans une forêt en bordure de Berlin lorsqu’Otto Mueller peint le tableau et nous embarque jusque dans les années 2000. Le tableau est le personnage principal du livre et c’est à travers sa vision que l’on découvre son histoire. Il nous montre l’atelier de l’artiste, le bureau du premier propriétaire, un avocat. À travers ce regard et les pérégrinations du tableau de main en main, on suit la vie de l’artiste, l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’antisémitisme, la spoliation des familles juives, la destruction de l’art moderne. La peinture a notamment fait partie de l’exposition intitulée « Art dégénéré » organisée en 1937 par les nazis à Munich… On découvre ainsi la vente de ces œuvres au rabais ou leur destruction, le rachat du tableau, ses années de planque avant d’être à nouveau exposé puis restitué à la famille spoliée.
L’histoire particulière de cette peinture s’inscrit dans la grande histoire tel un survivant, un témoin. Un livre historique passionnant qui a demandé à son auteur de réaliser des recherches, de se documenter sur la vie du peintre pour raconter celle du tableau pour être au plus prêt de la réalité historique. Une époque brutale où se côtoient artistes, vrais passionnés d’art, spéculateurs, tyrans, idiots endoctrinés et monstres.
Un traitement original
Un sujet important et passionnant qui aborde la censure artistique et politique, parfois tristement encore d’actualité avec la montée de l’extrême droite en France et en Europe aujourd’hui. Et un livre qui fait œuvre de mémoire pour que l’on n’oublie pas cette période ni les tentatives de juger de la moralité d’une œuvre. Et là encore, cette idée raisonne aujourd’hui avec l’attentat de Charlie Hedbo, journal pour lequel travaillait Luz. Mais aussi les censures littéraires ou artistiques de plus en plus courantes. Et le traitement de Luz est magnifique. Avoir eu l’idée de nous raconter cette histoire à travers la perspective du tableau, comme sa biographie : du génie.
Et son dessin fait œuvre aussi. Pour transmettre ce regard de la peinture, le livre commence par des dessins fragmentés à l’image de l’œuvre en cours de réalisation. Et se poursuit avec des angles de vue propre à sa position dans un cadre. Une contrainte technique dans le dessin et dans le récit mais qui fonctionne parfaitement à la lecture. La double page sur les expositions vécus par le tableau est condensé d’histoire avec un grand H et d’histoires au pluriel. Jusqu’à la fin où l’on découvre la peinture vue par Luz !
Dessin magnifique et fort
Un parti pris et cadrage narratif impressionnants mis en forme avec un dessin magnifique entre esquisse et peinture tout en détail. Dans des couleurs sépia très douces. J’ai lu dans une interview de Luz accordée à Télérama qu’il avait travaillé à l’encre gris sépia, avec un peu de sanguine, au lavis et même avec du café quand il n’avait plus d’encre pour adoucir le dessin. Une douceur bienvenue pour équilibrer la gravité du sujet. Avec plus de noir lors des parties du récit impliquant les nazis, un noir symbolisant leur violence.
Certaines planches sont comme des œuvres. On a envie de les détacher du livre et de les afficher. A défaut d’abîmer le livre, j’ai choisi de m’y perdre pendant de longs moments. Et ce qui est dingue dans l’œuvre de Luz c’est qu’il a un style graphique bien particulier et reconnaissable. Pour autant il le décline selon le sujet ou le projet. Je pense notamment à Catharsis ou Vernon Subutex. On y reconnaît son identité graphique mais le dessin y est quand même différent, dans le trait, la densité, les couleurs, les expressions. Et dans Deux filles nues, il prend une dimension picturale.
Recul sur l’histoire et l’art
Luz était dessinateur de presse chez Charlie Hebdo. En 2015, il échappe aux attentats suite à une panne de réveil qui le fait arriver en retard à la funeste réunion de rédaction… Il y perd des amis et l’envie de dessiner. Un vide, une douleur qu’il raconte dans Catharsis, une BD éditée chez Futuropolis quelques mois après.
Depuis, il a écrit et dessiné des titres aussi différents que Ô vous, frères humains, une adaptation du recueil de réflexions d’Albert Cohen, Alive, une anthologie musicale, et une œuvre plus personnelle, Indélébiles, dans laquelle il revient sur sa carrière de journaliste-dessinateur à Charlie Hebdo. En 2022, il a reçu, le Prix Inrocks pour son adaptation de Vernon Subutex, la trilogie de Virginie Despentes. Réalisée en 2 tomes publiés chez Albin Michel, en 2020 et 2022, avec Virginie Despentes au scénario, cette adaptation offre une nouvelle dimension à l’œuvre déjà si forte de la romancière.
Preuve de son talent et sa créativité, le dessinateur et scénariste est de retour avec un roman graphique historique. Je ne suis pas très livre historique et encore moins sous la forme d’une BD. Pourtant, j’ai adoré Deux filles nues. Le sujet, le traitement, le dessin. J’y ai appris plein de choses et j’y ai surtout ressenti beaucoup d’émotions, en découvrant les résistances au mal, la force de l’art. Comme toute son œuvre. Empreinte d’une vision juste des difficultés ou atrocités de l’existence mais toujours sous le prisme de l’espoir, de la lumière. Là encore, ce livre consacré à une peinture offre un recul sur l’histoire et l’art inspirant.
À lire sans hésiter et à offrir aussi. À ceux qui se passionnent pour l’art, l’histoire ou simplement l’humanité.
Deux filles nues, de Luz, Ed. Albin Michel, 24.90 €
Dans la sélection officielle du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême 2025
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