Écrire trois pages par jour

La Clef du bonheur ?

Depuis le mercredi 13 mai, je tiens un journal intime. Je le faisais pendant mon enfance et adolescence puis j’ai abandonné cette routine devenue adulte. J’écrivais pour mon travail, cela me suffisait. Reprendre cette narration personnelle pendant le confinement a produit sur moi un effet apaisant et anti-stress incroyable. Lorsque je l’ai arrêté le 11 mai, j’étais partagée entre le soulagement de ne plus avoir à écrire tous les jours et la tristesse de ne plus écrire tous les jours. Sentiment ambivalent qui résume bien mes perpétuels tourments !

Journal intime écrit à la main, la méthode des 3 pages

Journal intime

J’ai lancé ce blog il y a quelques années pour assouvir ce besoin d’écriture. Sans m’imposer de pression quant à la fréquence des posts. L’idée était de me faire plaisir et non d’ajouter une obligation de plus à ma longue liste de missions professionnelles et maternelles. Pendant le confinement, j’ai accéléré la cadence avec ce format de journal. J’en avais le temps et l’envie. Mais tenir le rythme a été parfois compliqué.

J’ai pourtant éprouvé un manque en l’arrêtant. Puis j’ai découvert la « méthode des 3 pages » recommandée par Julia Cameron dans son ouvrage Libérez votre créativité. Je n’ai pas lu ce livre et je n’en ai pas l’intention, je ne suis pas fan des guides de développement personnel. Les explications de Caroles Advices sur son site Psychotropes m’ont suffit.

La méthode des 3 pages

Dans son livre, Julia Cameron donne des outils pour aider les artistes à libérer ce qu’ils ont au fond d’eux. Je ne suis pas une artiste mais j’ai beaucoup de choses à libérer ! Parmi ces outils, l’auteur recommande chaque matin d’écrire 3 pages de journal :

  • Dès le réveil, comme une gymnastique matinale.
  • Écrites à la main. Ce format d’écriture permet de décrocher de l’informatique, de la possibilité d’effacer, de copier-coller. Cela induit aussi une écriture plus lente qui permet la réflexion avant l’action. Et la formation des lettres – comme le dessin ou toute activité manuelle – a un effet apaisant. Cette forme d’écriture autorise l’erreur, la personnalité. Il ne faut pas se soucier d’une belle écriture et ne pas avoir peur de rayer. Ces pages représentent comme un brouillon de votre vie qui permet de la mettre au propre !
  • Écrire tous les jours. Cette tâche sur une suite de jours représente une chaîne et c’est cette chaîne qui produit des effets dans le temps. Un rendez-vous quotidien auquel se raccrocher.
  • Ne pas relire ses notes avant 2 mois. Ce délai permet de prendre du recul par rapport à ces pensées. Et d’éviter les analyses ou jugements hâtifs.
Journal intime quotidien 3 pages par jour

Raconter sa vie

L’idée des 3 pages est d’écrire tout ce qui nous passe par la tête, sa vie, ses humeurs, ses colères, ses tristesses, ses doutes, ses envies, ses projets. Les poser sur le papier permet de clarifier ses pensées, les organiser, retrouver le sens des priorités avant d’attaquer la journée. Les extérioriser permet aussi de ne pas les ruminer et détourne la négativité. Comme lorsque vous écrivez un courrier de réclamation. Vous n’obtiendrez pas forcément gain de cause mais poser sa rancœur ou sa colère sur le papier fait déjà du bien.

Un jardin secret

Ces pages sont privées, personne ne les lira. On peut donc y livrer ses pensées ou sentiments les plus sombres. À l’inverse du blog où l’existence de lecteurs produit un effet de censure. En écrivant mon journal du confinement, je gardais une réserve par rapport à ma vie privée en privilégiant les sentiments positifs par pudeur. Le journal intime est un lieu sûr, parfait pour évacuer sans crainte de jugement. Cette sécurité représente une libération réjouissante. Un refuge rassurant où il est possible d’être soi-même sans filtre ni faux-semblant, sans peur ni peur ou culpabilité. Sans calcul, sans maîtrise.

Routine indispensable

Après plusieurs semaines de pratique, je suis convaincue par cette gymnastique matinale. Beaucoup plus que celle qui implique l’utilisation de mes petits muscles… La période qui a suivi le confinement a été relativement difficile d’un point de vue professionnel, financier, logistique et familial. Écrire ces 3 pages a vraiment représenté un soutien, un exutoire. Attraper mon carnet et stylo tous les matins m’a aidé à tenir le coup. Je me sens plus sereine après avoir écrit. Et la perspective de pouvoir le faire tous les matins m’a aidée à surmonter des situations difficiles ou angoissantes.

Je m’autorise parfois à n’écrire qu’une ou deux pages par manque de temps. Je ne veux pas ajouter une nouvelle obligation culpabilisante à ma charge mentale. Mais c’est arrivé rarement. Une seule fois, je n’ai pas écrit dans mon journal et la journée a été terrible.

Bavardage ou silence

Souvent, je suis prolixe, à écrire à toute vitesse, comme une urgence à vider mon sac. Dans ce cas, les 3 pages me prennent 15 minutes. D’autres fois, je suis plus oisive, plus taiseuse, à réfléchir quoi écrire. Finalement ce temps de latence réorganisent mes pensées, me permettent d’y voir plus clair et l’écriture suit. Dans ces moments, j’aime prendre le temps de bien former mes lettres. Comme les lignes d’écriture en primaire qui focalise l’esprit sur la tâche et vous procurent un sentiment de bien-être lorsque vous admirez le résultat. En moyenne, ma confession écrite quotidienne dure une vingtaine de minutes.

Un rituel rassurant

Certains écrivent leurs 3 pages sur des feuilles A4 volantes. J’ai évidemment choisi de le faire dans un carnet. J’avais en réserve plusieurs carnets encore neufs. Quel plaisir d’en dédier un à ce nouvel exercice. Après le bullet journal, mes carnets de notes professionnels, j’ai trouvé une nouvelle fonctionnalité à tous ces beaux cahiers que j’ai tant de plaisir à acheter. J’écris dans mon journal avec un stylo plume offert récemment par mes parents. Un beau carnet, un beau stylo, l’encre qui coule sur le papier… Tenir ce journal est devenu une cérémonie, un rituel rassurant.

Journal intime, bullet journal et carnet de notes.

Espace de liberté

J’ai réussi à réaliser que ces pages n’auraient jamais aucun objectif littéraire. Je ne me soucie pas du style. Aucun intérêt créatif non plus. Je m’autorise une écriture illisible ou mal formée, les ratures. Je ne suis même pas certaine qu’elles ont une vertu psychanalytique. Peu importe les répétitions ou les bêtises. Voilà enfin un endroit dans la vie où je peux agir librement, sans contraintes, sans calcul, sans soucis de maîtrise. Et c’est un grand plaisir.

Je n’ai pas encore relu mes pages car le délai d’attente de 2 mois s’achève le 13 juillet pour mes premiers écrits. Dans quelques jours, je sens que je vais rire ou prendre conscience de certaines choses. Dans tous les cas, je me sentirai mieux.

Poésie Art de l’insurrection, de Ferlinghetti

Cure de vitamines

Depuis la fin du confinement, poursuite de l’école à la maison, du télétravail et du désencombrement de la maison. Des journées intensives. Et comme souvent, je puise des forces dans la lecture. C’est exactement l’effet bénéfique qu’a produit Poésie Art de l’insurrection, de Ferlinghetti, traduit de l’anglais par Marianne Costa aux éditions maelstrÖm reEvolution. Une cure de vitamines, une cure de jouvence !

Chronique de Poésie Art de l'insurrection de Ferlinghetti, maelström reevolution

Recommandé par un libraire

Le confinement et la période tout aussi particulière que nous sommes en train de vivre a eu un effet positif sur ma PAL, ma pile de livres à lire : cela fait 3 mois maintenant que je n’achète -presque – plus de livres et que je pioche dedans, que je me cantonne à lire ceux qui attendent depuis des mois voire des années dans cette pile.

Parmi eux Poésie, Art de l’insurrection, le manifeste poétique et politique de Ferlinghetti. J’ai eu connaissance de l’existence de ce livre en regardant les reportages consacrés aux librairies dans La grande librairie, l’émission de France 5. En septembre 2019, c’était au tour de la librairie Caractères située à Mont de Marsan d’être visitée. Et de son fondateur et directeur de présenter ses livres fétiches. Parmi eux et dans la catégorie Livre engagé, Anthony Clément a recommandé ce petit livre rouge de Ferlinghetti. Quelques phrases qui m’ont donné envie de me plonger dans ce recueil. Et comme décidément la vie ne serait rien sans librairie, j’ai pu passer à l’acte grâce à ma librairie à la sélection toujours impeccable et qui l’avait en stock, la librairie Le vent délire à Capbreton.

Petit livre rouge

Acheté à l’automne dernier donc, j’ai fini par le lire pendant et après le confinement. La période idéale pour m’y plonger. Dans ce petit livre rouge – et pour une fois l’adjectif qualificatif n’est pas employé à tort -, Poésie art de l’insurrection est dans un format plus petit qu’un poche et ne fait que 100 pages. Ce petit livre de couleur rouge dont le format fait délibérément référence au petit livre de Mao. Dans ce petit livre rouge donc, le poète américain nous invite à faire de nouveau chanter la poésie ! Et nous exhorte pour cela à sortir, écouter, vivre, remuer, bousculer, inventer, découvrir. L’auteur s’adresse aux jeunes, aux poètes en devenir, à ceux qui peuvent participer au renouveau de notre monde vieilli, sclérosé, mourant.

Invitation joyeuse et énergique

Cette invitation poétique rédigée en 2007 alors que l’auteur avait 88 ans ne représente pas une leçon de morale d’un vieil aigri. Au contraire son invitation poétique est optimiste, joyeuse, énergique et souvent drôle. Lawrence Ferlinghetti nous éveille, nous réveille, nous touche. Et autant dire que dans le contexte, ce livre m’a fait un bien fou. Avec ce texte révolutionnaire, ses réflexions, incantations, ses mots ouvrent des portes longtemps fermées. Ils nous élèvent grâce au recul qu’ils apportent et finalement procurent une force incroyable. Pour se lancer en poésie et dans la vie. Ces lignes donnent envie de décrocher des montagnes ! Et pour mieux vous en convaincre, un court extrait !

Si tu te veux poète, invente un nouveau langage que chacun puisse comprendre.

Si tu te veux poète, prononce des vérités nouvelles que le monde ne pourra nier.

Par l’art, crée l’ordre à partir du chaos vital.

Poésie Art de l’insurrection.

Marianne Costa, la traductrice, précise dans une note en début d’ouvrage qu’elle a traduit le « you » américain par la seconde personne du singulier en français après concertation avec l’auteur excellent francophile. Tout comme il a été décidé avec lui que ce « tu » serait de genre masculin et féminin. Donc les genres s’alternent. Des choix de traduction qui comme dans la version originale du texte le rendent accessible à tous. Comme si l’auteur s’adressait à chacun de nous en particulier. Une proximité, une chaleur que l’on ressent à la lecture et qui confère une plus grande force aux propos.

Qu’est-ce que la poésie ?

Ce recueil contient également le texte Qu’est-ce que la poésie. Texte qui devrait être enseigné à tous les étudiants en littérature tant l’auteur, digne représentant de la beat génération, multiplie les infinis possibilités du genre, les formes, les raisons d’être de la poésie. En fin d’ouvrage figurent également de nouvelles traductions de manifeste politique N°1 texte de 1976, Manifeste politique N°2 et La poésie moderne est de la prose, 2 textes écrit en 1978. Des textes qui malgré leur âge représentent de véritable bouffée d’air frais, une vision et une écriture inventives, libératrices.

Le père de la beat generation

Lawrence Ferlinghetti est né en 1919 aux États-Unis. Il a cofondé et dirigé la librairie City Lights à San Francisco puis une maison d’édition du même nom spécialisée en poésie, éditeur notamment du célèbre Howl de Ginsberg. Poète, libraire, éditeur, globe trotter, ce représentant de la beat génération qui a fêté ses 100 ans l’an dernier, est engagé politiquement. Idéologiquement pour l’anarchie et plus concrètement pour la sociale démocratie.

L’édition de ce petit livre rouge en français, on la doit à l’éditeur belge maelstrÖm reEvolution. Maison d’édition mais aussi librairie, festival international de poésie. La maison d’édition est née en 1990 comme projet ouvert d’artistes italiens, belges, français autour d’une revue. Elle a évolué ensuite en tant que collection chez un éditeur puis est devenu une maison d’édition à part entière en 2003. Spécialisée en poésie contemporaine, elle édite également des romans, des nouvelles et des essais, une dizaine de livres par an.

Grand voyageur

Elle a publié de l’auteur son œuvre la plus célèbre A Coney Island of the mind accompagnée d’autres poèmes dans une traduction également de Marianne Costa. Et ce manifeste rouge, Poésie art de l’insurrection, titre indispensable, pour les amateurs de poésie mais également pour tous ceux et celles que le genre effraye ou rebute.
Et si vous appréciez à sa juste valeur ce recueil poétique et philosophique qui insuffle joie et esprit de combat, je vous invite ensuite à vous plonger dans La vie vagabonde, ses carnets de route dans lesquels il raconte 50 ans de voyage. À défaut de pouvoir effectivement voyager, ce livre publié l’an dernier aux éditions du Seuil représente un bon moyen de le faire par procuration tout en profitant des heureuses pensée de ce jeune homme de 100 ans. Mais c’est une autre histoire donc nous reparlerons (puisque j’ai ajouté ce titre dans ma liste de livres à lire !). En attendant, procurez-vous d’urgence Poésie Art de l’insurrection !

Poésie, Art de l’insurrection, de Ferlinghetti, traduit par Marianne Costa, éditions maelstrÖm reEvolution, 10 €.

Dépôt de bilan de compétences, de David Snug

Le sens du travail, revu et corrigé

Pendant le confinement, j’ai lu Dépôt de bilan et de compétences, la dernière B.D. de David Snug parue aux éditions Nada en février. Je l’avais acheté lors de mes dernières vacances dans le Tarn à la superbe librairie-café Plum à Lautrec (#bonneadresse). La crise sanitaire et économique a provoqué de nombreuses réflexions sur la nécessité, le sens du travail. La lecture de cette bande dessinée n’en a été que plus pertinente !

chronique de dépôt de bilan de compétences de david snug éditions Nada

Dans ce titre autobiographique, David Snug part de ses expériences professionnelles pour nous livrer ses réflexions sur le travail, de l’absurdité du salariat aux dérives du capitalisme. CDD, intérim, chômage… En racontant des épisodes de sa vie, il aborde la question du déterminisme social, de la pénibilité du travail à la chaîne, du vide des formations professionnelles… Bref, toutes les absurdités et dérives du système.

Chômeur actif

Ce n’est pas tant la notion de travail que l’auteur remet en cause ! Car il écrit, dessine et partage des planches de BD tous les jours sur son blog ou les réseaux sociaux. Il répète avec son groupe et donne régulièrement des concerts. Il ne chôme pas même s’il est chômeur ! C’est plus la notion d’obligation du travail et sa déclinaison en salariat qui le rebute. Et la recherche de liberté qui l’anime et qui devrait tous nous animer finalement…

https://www.youtube.com/watch?v=pFkkowTLJbg

Quand il raconte dans le livre ses expériences de travail dit  » non-qualifié  » et sous-payé, le manque d’intérêt et la longueur des missions, la répétitivité des tâches démontrent que ces boulots nécessitent pourtant des qualifications ! De patience, de courage, de concentration et de précisions. Clairement, peu de grands patrons ou d’homme politiques seraient capables de les exercer. Et dans le sens de cette qualification, il apparait déraisonnable de les sous-payer. Alors que les dirigeants amassent des ponts d’or. C’est cette réalité que l’auteur dénonce avec humour et intelligence. Sans avoir peur de mettre les pieds dans le plat.

Plaidoyer en faveur d’un salaire minimum

Placer ce livre entre les mains de grands patrons ou d’hommes politiques pourraient leur faire réaliser la nécessaire augmentation du salaire minimum. Et la condition de David Snug, artiste qui participe à sa manière au fonctionnement et à l’équilibre de notre société, leur donnerait aussi – peut-être – la bonne idée de mettre un place un revenu minimum pour tous. Mais je crains que ces hommes réputés pour leur premier degré soit détournés de l’intelligence du propos par le dessin insolent et l’humour ravageur de David Snug.

Râleries salutaires

David Snug est en réalité Guillaume Cardin. Il a choisi ce pseudo pour faire plus américain. Originaire de Caen, il vit désormais à Paris. Je l’ai découvert en 2011 à la parution de son titre 64 ans en 2039 aux éditions Les enfant rouges dans lequel il raconte les aventures de son double projeté dans le futur et résistant à l’implant d’une puce dans le rectum. J’ai immédiatement été séduite par son irrévérence qui dénonce avec humour les travers de nos sociétés modernes. C’est un râleur qui fait preuve d’un sens critique plus développé que chez le commun des mortels. Un de ceux à qui on ne l’a fait pas. Bref, un être essentiel.

Et dans ces récits largement autobiographiques, on retrouve souvent son aversion pour l’industrie musicale, la publicité, le travail en général, les enfants et les cons en particulier. Depuis, j’ai savouré tous ces livres avec un plaisir immense. Comme Lionel J et les PD du cul, publié chez Marwanny, encore un formidable pamphlet qui fait coup double à la fois contre l’industrie de la musique et les hommes politiques. Mais aussi J’aime pas la musique, autre récit autobiographique, BD d’apprentissage où il raconte comment, son rejet pour l’ordre et les normes l’ont amené au punk et à la BD underground.

Impertinence et manque de tact

Même rigolade dans La vie est trop Kurt, Éditions Même pas mal, où on le suit débarqué à Paris, nouvelle terre d’énergumènes bons à être fustigés ! Ou encore Je n’ai pas de projet professionnel, en 2017 chez le même éditeur. Là encore autobiographie satyrique du monde de la musique en général et des structures musicales subventionnées en particulier. David Snug semble ne rien s’interdire. Il brille par sa pertinence saupoudrée de manque de tact (définition de l’impertinence ?). Le lire est une vraie bouffé d’air frais pour la petite bobo de province que je suis devenue. Je suis aussi très fan de son trait, à la fois simpliste et naïf, tout en rondeur, mais aussi dense et rageur avec ses textures, hachures, points qui ne sont pas sans évoquer le style de Crumb.

Critique sociale

Ce dernier titre Dépôt de bilan de compétences est publié chez Nada, maison d’édition indépendante spécialisée notamment dans la publication d’essais ou des récits ayant trait à la critique et à l’histoire sociales. Ce n’est donc pas une maison d’édition B.D. mais un éditeur tout à fait cohérent pour publier le dernier pamphlet de David Snug sur le travail. Car sa critique du travail bien que décalée est largement documentée, en témoigne la bibliographie à la fin de l’ouvrage.

Les idées de David Snug ne sont pas des diatribes dignes du café du commerce. Dans Dépôt de bilan de compétences, la force de son propos repose sur la mise en perspective de son expérience avec toutes ses lectures sur la notion de travail, de paresse, de liberté et d’aliénation. En fin d’ouvrage, le très sérieux sociologue et docteur en tourisme Julien Bordier, resitue très intelligemment aussi le propos de la B.D. La notion de travail, sa construction historique, l’idéologie et le sens du travail.

Dépôt de bilan de compétences de David Snug éditions Nada 4eme de couverture

Lire ou écouter, inutile de choisir

Bref 96 pages passionnantes pour la modique somme de 15 € qui ont le mérite de nous faire marrer et de nous faire réfléchir. De bonnes pistes pour donner un sens à nos 7 heures de labeur quotidiennes (ou pas).

Et, ô joie, David snug est à l’affiche du festival pluridisciplinaire le Make noise fest ! Organisé le 18 juillet par le tiers-lieu Container à Angresse dans les Landes. Pour une rencontre et expo de ses planches mais aussi un concert de son groupe Trotsky musique. Je croise les doigts tous les jours pour que le festival ait bien lieu. Tout en craignant une rencontre avec lui dans le cadre d’une interview radiophonique… Si je me régale de son propos critique, je réfléchis déjà à la pertinence de mes questions pour ne pas me faire afficher par le maître !

En attendant, je vous invite à lire Dépôt de bilan de compétences. À lire toute son œuvre. À le suivre sur son blog et les réseaux sociaux, Instagram et Facebook. Et à écouter son groupe Trotski Nautique ! Voire, à lire toute son œuvre en écoutant son groupe !

Dépôt de bilan de compétences, de David Snug, Éditions Nada, 96 pages, 15 €.

Plutôt Couler en beauté que flotter sans grâce

Réflexions sur l’effondrement, de Corinne Morel Darleux

Il n’est pas sublime ce titre de livre ? Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce. Dès que mon amie Claire l’a prononcé, j’ai eu envie de le lire. Et quand elle m’a précisé le contenu de cet essai, les réflexions de Corinne Morel Darleux sur l’effondrement de notre super société, j’ai foncé, il y a quelques semaines chez la librairie Le vent Délire. Je pensais devoir le commander car il a été publié aux éditions Libertalia en juin 2019. C’était sans compter sur l’incroyable sélection de ma libraire préférée : elle l’avait en rayon ! J’ai donc pu me plonger instantanément dans ce recueil au titre métaphorique et poétique. Dont le sujet titillait ma sensibilité, mes humeurs.

chronique de Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce

Plutôt couleur en beauté que flotter sans grâce est un essai de la militante écosocialiste rédigé à la première personne. Corinne Morel Darleux livre ses réflexions pragmatiques et poétiques quant aux solutions pour limiter l’effondrement inévitable de notre société de consommation capitaliste. Et pour repenser notre quotidien, notre éthique afin de préserver notre humanité, au sens environnemental et sociétal, Corinne Morel Darleux s’appuie des maitres spirituels, comme l’écrivain Romain Gary ou plus étonnant le navigateur Bernard Moitessier.

Un guide

Sa réflexion et cet essai partent de la lecture de La longue route, le récit autobiographique du périple du navigateur pendant la première course autour du monde en solitaire du Golden Globe, en 1968. Alors qu’il était sur le point de réaliser un exploit, de remporter la course, le navigateur a choisi de ne pas rentrer, de ne pas gagner cette course.

J’avais envie d’aller là ou les choses plus simples. (…) Je n’en peux plus des faux dieux de l’Occident toujours à l’affut comme des araignées, qui nous mangent le foie, nous sucent la moelle. Et je porte plainte contre le monde moderne, c’est lui le monstre. Il détruit notre terre, il piétine l’âme des hommes. »

La longue route, Bernard Moitessier

Plus qu’une fuite ou un coup de tête, la décision murement réfléchie de Bernard Moitessier se caractérise par le refus de parvenir. Avec ce livre, La longue route, Corinne Moral Darleux trouve un guide, une figure qui ne peut plus la décevoir. Et sa philosophie, refuser de parvenir devient le point de départ son l’essai.

Le refus de parvenir

Qu’est ce que le refus de parvenir ? L’auteur nous rappelle que ce concept jusque là développé dans les milieux anarchistes et libertaires avait avant tout une portée égalitaire et collective. Qui signifiait rester à sa place pour poursuivre la lutte. Mais ce refus représente également un affranchissement individuel via le dépouillement, une émancipation de la tutelle ou de l’autorité.

Et aujourd’hui, l’auteur propose d’envisager le refus de parvenir pour cesser de nuire, transformer les différences individuelles en force collective. Pour développer son propos passionnant, l’auteur ne cesse de le rapprocher de la philosophie du navigateur, légende malgré lui. Elle distingue le héros de la victime en expliquant le concept d’intention, la nuance entre choisir de vivre dans le dénuement et le subir. Loin d’être un essai rédigé par une partisane de la gauche caviar, Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, ne laisse pas de côté les plus démunis, victimes malgré elle de notre système.

L’auteur croit au progrès social qui offre la possibilité de choisir plus qu’à l’égalité des chances qui pour elle représente une fable. Cette liberté de choisir dépend des conditions matérielles évidemment mais également de l’éducation. Le refus de parvenir ne devient possible que si chaque personne a la capacité de s’interroger. Il n’implique pas forcément la rébellion ou l’action mais au moins d’être en mesure de se poser la question, de savoir que le choix est possible.

Reprendre sa vie en main

Écrit et publié il y a quelques mois, cet essai prend encore plus résonance aujourd’hui… Invitation à réfléchir et choisir. Se détacher de la nouveauté à tout prix, des réseaux. Reprendre le temps de la réflexion, de la contemplation et non de l’émotion instantanée ou de réaction impulsive. Ce recul, cette réflexion permet de reprendre sa vie en main : ne plus suivre le chemin tracé par notre éducation, notre société et le subir, être malheureux. L’auteur invite chacun de nous à analyser ce qui nous fait ruminer, râler, ce qui nous fatigue, ce qui nous rend malade afin de trouver des solutions et agir.

Changer sa perception

Corinne Morel Darleux ne nous enjoint pas à entrer en révolution, tout quitter ou tout foutre en l’air. Elle présente sa réflexion personnelle et stimule ainsi notre perception de l’existence au sens large et du quotidien en particulier. Comme changer certains aspects de sa vie, envisager les choses autrement. L’auteur nous rappelle l’importance de la perception, celle de reprendre la main pour se sentir bien et ressentir de la joie. La capacité de réflexion c’est l’analyse mais également la capacité d’imagination. Et pour contrer cette machine à broyer l’imagination qu’est notre système, elle cite avec pertinence – dans l’absolu et encore plus aujourd’hui – Françoise héritier.

Il y a une forme de légèreté et de grâce dans le simple fait d’exister, au-delà des préoccupations, au-delà des sentiments forts, au-delà des engagements, et c’est de cela que j’ai voulu rendre compte. De ce petit plus qui nous est donné à tous : le sel de la vie. »

Le sel de la vie, Françoise Héritier.

Le déterminisme social et culturel n’exonère pas de son libre arbitre, il ne doit pas empêcher de réinvestir sa souveraineté, passer de la soumission à l’action. Dans les 100 pages de cet essai, Corinne Morel Darleux – à l’image du titre – n’hésite pas à utiliser des métaphores poétiques pour imager son propos.

Le refus de parvenir c’est comme faire quelques pas de côté. »

Chacun peut faire son pas

Et chaque pas de côté de chaque individu a la capacité de bouleverser notre modèle voué à l’échec, aura une incidence sur la réalité de l’effondrement. Plutôt que de son fondre dans une seule pensée, un dogme unique comme elle l’a fait elle même pendant son investissement politique, l’auteur croit désormais à l’archipellisation. Plutôt que d’attendre que le système des partis, des mouvements politiques fonctionnent – alors que cela n’a jamais été le cas – elle propose à chacun de résister et ainsi de multiplier les blocs de résistance. Encore une idée intéressante et passionnante. Car réaliste et non culpabilisante, respectueuse de chacun. Et qui replace l’individu au cœur du fonctionnement du collectif !

Retrouver un éthique

L’horizon c’est l’effondrement ? Pour que cette idée ne plombe pas notre présent, il s’agit de retrouver du sens dans l’existence malgré cette perspective. Et pour cela Corinne morel Darleux propose une éthique la dignité du présent, une éthique de résistance et de décroissance. C’est comme l’appelle l’auteur si joliment une « boussole éthique ». Pour trouver le juste chemin, celui qui vous fait du bien sans nuire aux autres, une sorte d’optimisme éclairé, bienveillant et respectueux.
Ce livre ne fait que 100 pages mais je pourrai vous en parler des pages tant cette lecture a raisonné en moi. Il y a quelques mois à la première lecture. Et encore plus aujourd’hui dans notre contexte…

Une élue qui réfléchit

Merci infiniment pour ces réflexions Corinne Morel Darleux. Militante écosocialiste et chroniqueuse régulière pour Reporterre, elle a été l’une de cofondatrices du Parti de Gauche, dont elle a été Secrétaire nationale en charge de l’écologie puis du développement de l’écosocialisme à l’international avant d’en quitter la direction en novembre 2018. Elle est également élue, Conseillère régionale en Auvergne Rhône Alpes. Ils ont de la chance d’avoir une telle élue dans cette belle région ! Depuis 10 ans elle a tenu un blog puis a eu envie de changement en 2019. Elle écrit donc ses billets désormais sur Revoir les lucioles. Encore une lecture saine pendant la crise sanitaire pour ne pas perdre son esprit critique !

Plutôt couleur en beauté que flotter sans grâce 4ème de couverture

Libertalia, pirates de l’édition

Cet essai Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce est publié aux éditions Libertalia. Maison d’édition indépendante qui existe sous forme associative depuis 12 ans et placée sous le drapeau des pirates. Car elle tient son nom de la république égalitaire fondée au nord de Madagascar fin 17ème par un bourgeois passé pirate et un prêtre défroqué aux idées révolutionnaires ! Un nom symbolique qui désigne une maison prompte à publier des livres différents et intelligents. Quitte à prendre le risque « d’armer nos esprits afin de nous aider à vivre dans un monde plus libertaire et plus égalitaire. » Littérature classique et contemporaine, essais qui bousculent les idées préconçus et les esprits étriqués. Profitez du confinement pour découvrir ce catalogue, l’éditeur offre actuellement des versions numériques de certains de ses titres.
Cet essai remarquable, court et riche à la fois, loin de nous assommer quant à l’effondrement, ouvre des portes. Des fenêtres pour laisser passer la lumière. Pour mieux vivre aujourd’hui et demain. Ce guide philosophique et humaniste vaut la modique somme de 10 € en version papier. Et 5,49 € en version ePub. Ce serait dommage de se priver.

Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Réflexions sur l’effondrement, de Corinne Morel Darleux, Éditions Libertalia, 104 pages, 10 € (5,49 € en numérique).

Formica, de FABCARO

Tragédie comique irrésistible

Souvent, au sein de nos magnifiques sociétés modernes et dites évoluées, nous pouvons ressentir de la colère, de l’indignation ou de la triste face à la bêtise humaine, des élites ou du commun des mortels. Dans ces cas là, on peut s’adresser à un professionnel de la psychologie pour apprendre à supporter les 95% de névrosés et 5% de psychopathes qui nous entourent. On peut lire aussi. Si vous optez pour cette solution, non remboursée par la Sécurité Sociale, je vous recommande toute l’œuvre de Fabcaro en général et son dernier titre en particulier : Formica, paru aux éditions 6 Pieds sous terre.

chronique de formica, BD de Fabcaro, éditions 6 pieds sous terre

Drame familial

Avec Formica, Une tragédie en 3 actes, vous ne vivrez plus les réunions de famille de la même manière. Dans cette BD, l’auteur dessinateur nous invite à passer le fameux traditionnel déjeuner du dimanche en compagnie d’une famille bien sous tous rapports. Mais ce moment dominical sacré, de partage et d’amour, prend une tout autre tournure lorsque les membres de cette famille se posent la question : mais de quoi va t-on bien pouvoir parler ? Et là c’est le drame. L’auteur l’annonce sur la couverture, ce livre est une tragédie. Telle une tragédie grecque, Formica nous emmène dans les tréfonds de l’âme – avec des morts, des drames et tout – sauf que c’est super drôle.

Familles dysfonctionnelles

Fabcaro a l’habitude d’être piquant sur le couple, la société de consommation et la connerie humaine en général en dessinant son absurdité à l’extrême. Il va encore plus loin dans Formica. Il a définitivement rayé l’expression politiquement correct de son processus de création et c’est hilarant. Dans cette famille par exemple, les enfants jouent au jeux des 7 familles dysfonctionnelles qui comprend la famille Boulghour et curcuma avec la mère ergothérapeute, la famille Manif pour tous avec le père qui a un pull sur les épaules ou encore la famille Chassé-croisé du 15 août dont le père est décédé. Je vous avais prévenu, c’est trash et irrésistible. J’ai eu honte de rire parfois car comme toute bonne occidentale marquée par l’héritage judéo-chrétien, je me traine encore quelques blocages. Mais j’ai ri, je suis sur la bonne voie !

Planche BD de Formica de Fabcaro éditions 6 pieds sous terre.
© Fabcaro / 6 Pieds sous terre

Dans les 3 actes de cette tragédie comique, le dessin appuie le propos – la vacuité des réunions de familles ennuyantes et hypocrites – avec un trait fin et léger, des couleurs criardes seulement pour les personnages. Comme dans une pièce de théâtre, Fabcaro construit son récit avec une unité de lieu et de temps. L’auteur le rythme en utilisant la mise en abyme. Via un chœur antique qui s’introduit dans la réunion de famille. Des scénettes d’une page sur un vol aérien low coast. Ou encore des voyageurs de métro déguisés en nourriture. C’est absurde et magnifique. Vous n’allez pas sourire en lisant Formica, vous allez rire au éclats. On tourne les pages et on secouent les épaules sans ne plus rien contrôler. C’est tellement bon.

Fabcaro fan club

Oui dans mon émission radio littéraire Délivrez-moi sur Wave Radio, j’ai chroniqué il y a peu Open bar de Fabcaro. Oui je lis et chronique toutes les BD de cet auteur. C’est objectivement justifié : il est excellent et productif ! Ce n’était pas encore le cas sur le blog, c’est réparé ! Faites-vous du bien, lisez et offrez La bredoute, -20% sur l’esprit de la foret, Et si l’amour c’était aimer, Open bar… Et évidemment Zaï Zaï Zaï Zaï, paru en 2015 et auréolé de nombreux prix : Prix du public Sud-Ouest/Quai des bulles à St-Malo, Prix RTL BD du mois, Album d’or Festival de Brignais, Mention spéciale du Président du jury du prix Landerneau 2015, Prix des Libraires de bandes dessinées 2016, Prix de l’association des critiques (ACBD) 2016, Prix SNCF du Polar 2016 !

Indispensable 6 pieds sous terre

Formica, comme de nombreuses œuvres de Fabcaro, est publié chez l’excellente maison d’édition 6 Pieds sous terre, une maison indépendante, éditeur de bandes dessinées moderne et alternatives, fondée en 1991 à Montpellier par Jean-Philippe Garçon, Jean-Christophe Lopez et Jérôme Sié. Une maison d’édition indispensable qui publie des auteurs indispensables comme Edmond Baudoin, Guillaume Bouzard, Gilles Rochier, James, Loïc Dauvillier, Manu Larcenet, Matthias Lehman, Terreur Graphique, Tanx et bien d ‘autres ! Des lectures savoureuses qui devraient être remboursées par la Sécu.

Quoique c’est un vrai plaisir de dépenser quelques euros pour de si bonnes lectures. C’est comme une thérapie, le paiement fait partie intégrante des bénéfices. Foncez sur leur site pour découvrir leur catalogue. Et foncez chez votre libraire vous procurer Formica de Fabcaro !

Formica, Une tragédie en 3 actes, de Fabcaro, 64 pages, 13 €, Éditions 6 Pieds sous terre.

Que faire des Cons ?, de Maxime Rovere

Essai Pour ne pas en rester un soi-même

Aujourd’hui je vous recommande la lecture d’un essai philosophique écrit par Maxime Rovere : Que faire des cons ?, publié chez Flammarion cette année. Ayant pour sous-titre « pour ne pas en rester un soi-même ». Un livre, deux effets. Bref, une lecture très utile par les temps qui courent. Drôle et intelligente !

Les cons, un sujet universel

Le titre du livre est clairement incitatif. Quelques mots de l’auteur en interview ont fini de me donner envie de me plonger dedans.
Les cons, un fléau universel qui traverse les époques et donc nous souffrons tous. Avouez qu’en vous énonçant le titre du livre, vous ressentez un intérêt non négligeable pour le sujet car comme disais Frédéric Dard, un autre grand philosophe, dans les pensées de San Antonio :  » Le règne du con est arrivé depuis si longtemps qu’il ne cessera qu’avec l’espèce. « 

Comme l’explique l’auteur dans son préambule, les philosophes se sont plus attardés sur l’intelligence et moins sur la bêtise. Pourtant l’opinion, les préjugés, l’orgueil, la superstition, l’intolérance, les passions, le dogmatisme, le pédantisme, le nihilisme sont bel et bien là traversant les époques. Les cons s’obstinent et pour vivre avec l’un d’eux en colocation, l’auteur a eu envie de trouver une solution pour vivre avec. Mais aussi pour ne pas en devenir un ou en rester un. Car vous l’avez certainement expérimenté mais face à un con, nous avons tendance perdre notre capacité d’analyse, adopter son langage, entrer dans son jeu, bref à devenir con…

théorie de la relativité du con

Avant de d’esquisser son raisonnement et des solutions, Maxime Rovere précise la relativité de la notion de connerie : on est tous le con de quelqu’un et chacun a son con. En fait, dès que nous avons un problème avec un con, c’est que nous en sommes un. Chacun a ses limites… Et je ne vous juge pas en acceptant ce principe de Maxime Rovere. J’admets ma propre connerie…
Et afin de ne pas rester trop con, j’ai eu envie de tenter la proposition de l’auteur : lire ce livre non pas je cite pour devenir meilleure que les cons mais devenir meilleure que moi-même !

Un Fléau endémique

Dans le même état d’esprit, le philosophe s’interdit de dresser une définition, une typologie des cons, les formes de la connerie étant en nombre infini, ce recensement serait un peu con. Il préfère s’intéresser à la grande question : pourquoi les cons nous submergent et finissent par répandre leur connerie en nous ?
En 200 pages, l’auteur tente de répondre à ces questions existentielles : comment on tombe dans les filets des cons, comment se remettre de sa stupeur, comment l’impuissance engendre le devoir, comment écouter un con, pourquoi la menace est une forme de soumission, pourquoi les cons gouvernent, se multiplient et gagnent toujours ? Plus qu’un livre de développement personnel, cet ouvrage représente un essai philosophique passionnant, une vision systémique du con et des moyens de les appréhender. Maxime Rovere, écrivain et historien de la philosophie, professeur, est l’un des spécialistes de Spinoza. Il a d’ailleurs publié chez Flammarion en 2017 Le clan Spinoza.

la philo pour les nuls

Je ne vais pas me permettre de vous donner des clefs dans cette chronique. Vous comprendrez qu’il est bien impossible (voire con) de résumer ou interpréter les 200 pages passionnantes de ce philosophe, en quelques lignes. Je peux en revanche vous recommander sa lecture. D’abord, inutile d’être diplômé en philosophie pour l’aborder, l’auteur utilise un langage simple et explique parfaitement les concepts. Ensuite, ce livre n’est pas l’œuvre d’un intellectuel prétentieux. C’est vrai que le titre, un jugement en soi, pouvait faire craindre la leçon d’un être qui se prétend supérieur. Sauf que Maxime Rovere nous éclaire sur toutes les conneries, celle des autres, la sienne et la notre avec humour, humilité et bienveillance.

Son essai permet de prendre le recul nécessaire pour activer un détecteur de cons et nous apprendre à nous en défaire. Retrouver une certaine liberté, hauteur face à ce phénomène qui ronge l’humanité depuis des siècles. Les cons existeront toujours. Nous ne sommes pas obligés d’en faire partie !

Prendre de la hauteur

Je ne vous dis pas qu’après la lecture du livre, je suis devenue définitivement intelligente (ce serait un peu con). Mais j’y ai trouvé quelques clefs, ouvert quelques portes vers une plus grande sérénité, une certaine liberté. J’y travaille. Dans la vie, les années passant, deux options se profilent en général : devenir plus sage, prendre de la hauteur ou rester coincé dans ses principes et des mécanismes d’autodéfense ou de réactions très cons. Comme j’essaye depuis quelques années déjà la première solution, j’admets que ce livre est très utile. Et je le garde précieusement, pour en relire des chapitres, comme des piqûres de rappel anti-connerie. Je précise que je ne l’offrirai pas à quelques cons pour les aider. Car comme le dit l’auteur : « Renoncez aux jeux de langage, ils ne veulent pas comprendre ». Je suis déjà devenue un peu moins con, non ? Merci Maxime Rovere !

Que faire des Cons ? Pour ne pas en rester un soi-même, de Maxime Rovere, Editions Flammarion, 210 pages, 12 €.

Article 353 du code pénal de tanguy viel

Roman sublime sur Le sens de la responsabilité

J’avais manqué Article 353 du Code Pénal, le roman de Tanguy Viel paru en janvier 2017 aux éditions de minuit. Il avait obtenu la même année le Grand Prix RTL Lire. Je me suis rattrapée cette année grâce à la sortie en format poche dans la très classe collection Minuit Double des Éditions de Minuit.

Direction le Far West et plus exactement le Finistère. Le anti-héros de Tanguy Viel, Martial Kermeur, vient d’être arrêté par la police pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec. S’ensuit un huis clos avec le juge d’instruction devant lequel il est déféré. Tête-à-tête au cours duquel Martial Kermeur retrace les événements qui l’ont conduit à balancer cet homme à la mer. Comment cet homme méfiant, divorcé, licencié a confié au promoteur son indemnité de licenciement pour un projet immobilier censé faire revivre la presqu’île économiquement et moralement sinistrée.

confession d’un coupable victime

On sait dès le début du roman qui est l’assassin et qui est la victime. Le déroulé de l’intrigue nous explique les circonstances de ce drame et fait basculer les statuts de victime et coupable. Martial Kermeur, Breton taiseux se plonge dans un monologue sans faux-semblants. Il confie au juge ce qu’il n’avait jamais osé dire à personne, les tourments, la culpabilité et la colère qui l’ont brisé pendant des années, lui, sa famille et la presqu’île. Une confession tardive : « la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire ».

Une confession volubile, de longues phrases ponctuées de points virgule, seules respirations. Après s’être tu pendant des années, Martial Kermeur se délivre dans la parole. Qui contient toute la lassitude, les échecs, les regrets de cet honnête homme, imparfait mais droit… Qui n’a trouvé d’autre issue que de balancer un homme à la mer pour se libérer de ses tourments. Avec ce monologue, Tanguy Viel place le lecteur dans la position du juge.

bout d’humanité oubliée

Au delà du drame, Article 353 du Code Pénal est un portrait social d’un bout de France mourant et oublié… D’hommes et de femmes isolés sur le plan géographique mais aussi économique et culturel. Ils rament avec pour décor un ciel tantôt lumineux tantôt brumeux.

Dans ce nouveau roman Tanguy Viel ne se contente pas de faire écho d’un fait divers. Il choisit une narration plus visionnaire qu’à l’habitude. À travers la version du héros, nous découvrons une réalité profonde, qui va au delà de sa culpabilité immédiate. Après L’Absolue perfection du crime (Minuit, 2001 et « double », 2006), Insoupçonnable (Minuit, 2006), Paris-Brest, roman (Minuit, 2009), l’auteur poursuit son exploration de l’humanité, du destin, des chemins qui conduisent au bien et au mal, de la responsabilité individuelle. Avec dans ce roman, le drame qui donne le ton. Né à Brest en 1973, Tanguy Viel a publié son premier roman Le Black Note en 1998 aux Éditions de Minuit qu’il n’a plus quitté.

lumineuses éditions de minuit

Je suis fan de cette maison d’édition qui se concentre sur les textes avec des couvertures de roman toujours identiques – fond blanc, typo bleu -. Sobres et classes. On doit notamment aux éditions de Minuit la publications d’œuvres d’Aragon, Mauriac, Éluard, Marguerite Duras… Et plus récemment Jean Échenoz, Éric chevillard, Jean-Philippe Toussaint, Yves Ravey… Bref une maison indépendante, curieuse qui doit son nom aux conditions de sa création, dans la clandestinité en 1941. Et dont le premier titre publié était Le silence de la mer de Vercors. Je n’ai jamais été déçu par un de ses auteurs. Et j’ai plaisir à découvrir les premiers romans qu’ils proposent.

Fidèle à cette maison, Tanguy Viel construit une œuvre embrumée et brillante. À travers les destins d’anti-héros crachant leur vérité, victimes de la vie, d’eux-même et des autres, tentant de s’affranchir de leurs poids. C’est encore le cas avec le brillant Article 353 du Code Pénal. Roman qui en outre contient une dimension sociale réaliste et universelle. Je ne vous explique pas le titre du roman – qui n’est pas très engageant je vous l’accorde -. Car il contient la chute de l’intrigue. Mais je peux vous donner un indice : Tanguy Viel a expliqué dans une interview que le roman aurait pu s’appeler intime conviction…

Article 353 du Code Pénal, de Tanguy Viel, collection Minuit double, Les Éditions de Minuit, 8 €.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris

Bijou graphique et littéraire

Dans mes lectures, j’aime être bouleversée, bousculée, intriguée, fascinée, inspirée. Et le livre que je vous recommande aujourd’hui a produit tous ces sentiments ! Il s’agit de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, un roman graphique d’Emil Ferris publié chez Monsieur Toussaint Louverture. Je n’ai pas été la seule séduite par ce bijou littéraire et artistique. Emil Ferris vient d’obtenir le Fauve d’Or au Festival International de bande dessinée d’Angoulême cette année. Après avoir remporté trois Eisner Awards, récompenses BD aux États-Unis, ainsi que le prix ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée) en France en 2018. Un coup de maître pour le premier livre de cette américaine de 56 ans !

Moi ce que j'aime c'est les monstres, bd d'emil ferris editions monsieurs toussaint louverture fauve d'or angouleme

Chicago dans les années 60

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres nous emporte à Chicago, à la fin des années 60 dans le monde de Karen Reyes, une petite fille de dix ans qui comme le titre l’indique adore les monstres, fantômes, vampires et morts-vivants. Pour survivre dans l’Amérique de cette période, elle s’imagine même être un loup-garou. Plus facile que d’être dans la peau d’une petite fille. Lorsque sa voisine se suicide d’une balle en plein cœur, Karen n’y croit pas et décide de mener l’enquête. Entre l’Allemagne nazie du passé de la voisine, son quartier prêt à éclater et les propres secrets de sa famille, elle rencontre des monstres, enfin des êtres humains comme les autres, c’est à dire des hommes et des femmes torturés, pétris de contradictions et de sentiments négatifs.

Journal intime

Les 416 pages couleurs du livre représentent donc le journal intime de la petite fille. Plus de 400 pages de réflexions, d’analyse et de sentiments sur le monde qui l’entoure et sur la manière dont elle l’appréhende. Ces réflexions et émotions sont retranscrites avec des textes assez forts, utilisant le langage d’une petite fille de 10 ans mûre et sans tabou. Mais également en dessins, pleines pages couleurs des scènes de la vie ou de son esprit, croquis des êtres qui l’habitent ou qui évoluent dans son quotidien. Pour mieux comprendre et accepter la réalité, Karen la retranscrit en mots et en dessins telle qu’elle la perçoit dans son esprit. Et le résultat est tout simplement fascinant, bouleversant.

J’ai acheté ce livre à l’automne 2018 et je ne le chronique que plusieurs mois après car j’ai savouré chaque page. Chaque détail d’un dessin riche et foisonnant. J’ai répété chaque mot de son esprit en ébullition permanente. Avec ses yeux, ses mains, son esprit d’enfant, la petite Karen a ouvert en moi la brèche de ma perception du monde. Tel que je le vois et comment je peux le supporter.

Extrait de Moi ce que j'aime c'est les monstres, BD d'emil Ferris aux éditions Monsieur Toussaint Louverture

Roman graphique protéiforme

Moi, Ce que j’aime, c’est les monstres est un un vrai roman : à la fois une enquête, un drame familial, une fiction historique. Mais surtout avec son histoire, Emil Ferris révèle le monstre qui vit dans chaque être opprimé, oublié, écrasé et quelle direction chacun de nous peut lui donner. Livre d’une mineure pour les minorités, pour les femmes ou tout être brimé, il représente un souffle de liberté, une clef pour exister. Les monstres ne sont finalement pas ceux que l’on croit.

La force du récit s’appuie évidemment sur les dessins. Chaque page, chaque dessin représente une œuvre d’art à part entière. Tous les dessins ont été réalisés au stylo bille. Avec des traits déterminés et déterminants. Des coups de stylo posés comme une urgence. Il y a du Crumb, il y a du Sendak dans le trait et l’univers graphique d’Emil Ferris. Mais surtout il y a du Emil Ferris. Un style inimitable et tout simplement subjuguant.

Extrait de Moi ce que j'aime c'est les monstres, BD d'emil Ferris aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, Fauve d'Or à Angoulême.

Refusé par plus de 40 éditeurs…

L’impact de cette œuvre s’explique par le génie de son auteur mais aussi par l’histoire de sa création. En 2002, Emil Ferris, mère célibataire et illustratrice, gagne sa vie en dessinant des jouets et en participant à la production de films d’animations. Lors de la fête de son quarantième anniversaire, elle se fait piquer par un moustique et ne reprend connaissance que trois semaines plus tard à l’hôpital. Suite à une méningo-encéphalite, l’une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra sans doute plus jamais marcher. Pire encore, sa main droite, ne peut plus tenir un stylo…

Sans avenir, installé chez sa mère, Emil Ferris décide de se battre encouragée par sa mère, sa fille et des femmes qui s’occupent de ses soins. Elle recommence le dessin en attachant un stylo à sa main. Puis s’inscrit au Chicago Art Institute, dont elle sortira, diplômée. C’est à cette époque qu’elle commence l’écriture de son roman graphique dont l’idée est bien plus ancienne. Elle mettra six ans à réaliser cette œuvre de 800 pages. Après 48 refus, l’éditeur indépendant Fantagraphics accepte le manuscrit. Le premier tome de Moi, Ce que j’aime, c’est les monstres paraît aux États-Unis en février 2017. Et c’est le succès.

Critiques dithyrambiques méritées

« Emil Ferris est une des plus grandes artistes de bande dessinée de notre temps. » — Art Spiegelman, le pape du roman graphique notamment auteur de la fabuleuse série Maus.

« Une des œuvres les plus profondes, ambitieuses et abouties parues ces dix dernières années, tous supports confondus. Rarement des mots et des images ont fonctionné ensemble de manière aussi fluide au sein d’une histoire de cette complexité. » — Forbes

Cher Monsieur Toussaint Louverture

La version française est éditée par le fabuleux Monsieur Toussaint Louverture, structure éditoriale indépendante fondée en 2014 par Dominique Bordes. À l ‘instar de ce titre, Monsieur Toussaint Louverture s’intéresse aux textes oubliés ou méconnus de littérature étrangère. Par exemple, Le dernier stade de la soif et À l’épreuve de la faim de Frederick Exley ou Enig Marcheur de Russell Hoban.
Preuve de l’originalité et de la qualité des textes, les choix éditoriaux de Dominique Bordes rencontre un public large. Surtout pour une maison d’édition indépendante. Le linguiste était presque parfait, de David Carkeet, a été vendu à plus de 15 000 exemplaires. Karoo sorti en 2012 et maintes fois réimprimé, atteint près de 50 000 exemplaires. Publié en 2013, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey, l’auteur de Vol au dessus d’un nid de coucou, a lui aussi touché des milliers de lecteurs. Plus de 30 000 en 2015 selon les derniers chiffres trouvés.

Des livres différents et beaux

Monsieur Toussaint Louverture publie peu, seulement 3 ou 4 ouvrages par an. Et seulement 3 BD depuis ses débuts ! Mais des livres différents qui trouvent à chaque fois leur public. Des livres denses qui font la part belle aux perdants et nous font sentir moins seuls. Des livres-objet beaux qui donnent envie de les posséder avant même de les lire (j’ai précommandé chez ma libraire préférée Ce que cela coûte, de W.C. Heinz à paraître début février sans même connaitre le sujet…). Format, typo, papier, grammage, rabat, couverture, rien n’est laissé au hasard. C’est encore le cas avec le livre premier de Moi ce que j’aime c’est les monstres. Déjà réédité plusieurs fois, sélectionné parmi les « 100 livres de l’année » du magazine Lire. Distingué par de nombreux prix. Merci Monsieur Toussaint Louverture. Vivement le livre second !

Je précise que vous pouvez devenir l’heureux propriétaire de cette œuvre d’art pour la modique somme de 34,90 € ! Et je vais finir par saluer le travail de Jean-Charles Khalifa, le traducteur ainsi que le lettrage à la main de Amandine Boucher et Emmanuel Justo .

Moi, Ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris, Éditions Monsieur Toussant Louverture, 34,90 €.


Fake news, de manu larcenet

recueil inclassable et magnifique

Je voulais partager mon gros coup de cœur pour Fake news du talentueux Manu Larcenet publié aux éditions Les Rêveurs. Ce n’est pas un roman, pas une bd, pas un essai, c’est un recueil inclassable, riche, drôle et émouvant.

Alors pourquoi inclassable ? Car ce n’est pas une BD ou un roman graphique classique. Il s’agit d’un recueil de dessins de Manu Larcenet accompagnés chacun d’une fake news. Cette expression, très utilisée par un président orangé, signifie littéralement en anglais fausse nouvelle, fausse actu.

[ Digression ]

Mais l’expression chère à Donald Trump retranscrit aussi le caractère délibérée de la fausse information comme l’explique le Journal Officiel : information « mensongère ou délibérément biaisée », servant par exemple « à défavoriser un parti politique, à entacher la réputation d’une personnalité ou d’une entreprise, ou à contrer une vérité scientifique établie ». Alors comme la traduire ? La commission d’enrichissement de la langue française a tranché, après plusieurs mois, pour traduire « fake news » par le terme « information fallacieuse » ou par le néologisme « infox », forgé à partir des mots « information » et « intoxication ». Cette digression explique sûrement pourquoi Manu Larcenet a préféré utilisé l’expression en anglais !

Fake News authentiques de Manu Larcenet aux éditions Les Reveurs.
© Les Rêveurs

Fake news authentiques

Manu Larcenet nous propose 200 pages de Fake News en précisant dès le début de l’ouvrage que dans un soucis de totale honnêteté vis à vis du lecteur, « toutes les fakes news présentées dans cet ouvrage sont absolument authentiques ». Un soucis de transparence qui rassure le lecteur sur la teneur de la suite ! Histoire, art, politique, extrémisme, religion, économie, Manu Larcenet nous distille ses fausses actus sur tous les sujets. Stéréotypes plus vrais que nature d’articles de presse, ces fake news se moquent, divertissent et dénoncent.

Pour vous donner une idée de l’absurde et de la drôlerie de ces news, voici quelques titres :
– Atteint de la maladie d’Alzheimer, le président du groupe Laure et HALL, leader du marché des cosmétiques, lègue sa fortune à un promeneur.
– Apparition puis disparition de la vierge.
– Le gouvernement s’attaque au sujet sensible des toiles d’araignées.
Et pour vous donner le ton de ces fake news, voilà celle de la page 63 :
 » Proche orient
Le prince saoudien Ahmed Ben Iznogoud vient d’autoriser les femmes à conduire et a promis qu’elles pourraient aussi acheter de l’essence dans moins de 200 ans. « 

Le dessin en point de départ

Pour la forme, un dessin, une illustration accompagne chaque actu. Il faut savoir que Manu Larcenet a d’abord réalisé les dessins et ce sont ces dessins qui lui ont inspiré les textes. Des illustrations magnifiques dans le trait, les détails, les expressions, les couleurs. Des dessins à l’image des textes, parfois sombres, parfois colorés, mais aussi drôles, poétiques, inspirants. J’ai lu sur le site de l’éditeur Les rêveurs que Manu Larcenet avaient réalisé tous les dessins à la tablette ! Mais en observant le trait, j’ai du mal à y croire ! Le rendu apparait encore plus incroyable.

Dessins somptueux de Manu Larcenet publiés aux éditions Les Rêveurs.
© Les Rêveurs


Ce titre n’est pas un coup d’essai de Manu Larcenet pour le genre du livre de dessins accompagnés de textes. Il avait déjà publié les sublimes Peu de gens savent en 2010 puis Nombreux sont ceux qui ignorent en 2012.
Avec ces livres, il représente pour moi l’un des auteurs les plus brillants de la bande dessinée aujourd’hui.
Il a déjà le mérité de m’avoir fait aimé ce genre littéraire, moi lectrice septique de la BD belge. J’ai dévoré Le retour à la terre, avec Jean-Yves Ferri au scénario. J’ai succombé à l’émotion du Combat ordinaire. Et j’ai été subjugué par la série Blast achevée en 2014. Et ce ne sont que quelques titres parmi tous ceux qu’il a réalisé !

Expérimentation supplémentaire

Par la force de son dessin, ses idées, Manu Larcenet nous rend moins cons, moins moches, nous touchent et c’est encore le cas avec son recueil Fake News, publié chez Les Rêveurs, la maison d’édition qu’il a cofondée avec Nicolas Lebedel en 1997. Une structure d’édition créée pour expérimenter. Et quand vous vous plongez dans leur catalogue, tout comme dans ce livre, vous réalisez que les textes, le dessin non formatés représentent vraiment une bouffée d’air frais. Pas un caprice de bobo : chacun de leur ouvrage est réfléchi, justifié. Vous pouvez découvrir leurs publications sur leur site.

Parallèlement à la sortie de Fake news de Manu Larcenet en octobre 2018, ils ont également publié fin août Krazy Kat, George Herriman Une vie en noir et blanc, par Michael Tisserand, la première biographie en Français de George Herriman, auteur majeur de comic strip. Et en septembre, Mutts – Dimanches Soir de Patrick McDonnell, le troisième recueil inédit en France des strips du dimanche en couleur, des années 2003 et 2004 qui mettent en scène un chien Earl et un chat Mooch.

en réimpression !

Les Rêveurs, c’est donc une petite maison d’édition qui publie peu mais bien. Chacun de leur ouvrage est également parfaitement réalisé. On sent les amoureux de l’objet livre. Fake News présente une magnifique couverture couleur cartonné et un signet, ruban qui fait office de marque page et permet de ne pas abimer ce travail sublime. J’ai lu fin 2018 que Manu Larcenet s’étonnait sur sa page Facebook de la démesure du tirage initial – 8 000 exemplaires pour ce titre -, doutant que le recueil atteigne autant de lecteurs. Et d’annoncer ensuite que ce tirage initial était épuisé ! Bonne nouvelle pour cet ouvrage et cette maison d’édition qui le méritent.

Fake News de Manu Larcenet, éditions les Rêveurs, un beau livre.
© Les Rêveurs


Sur le Net, j’ai aussi appris que Manu Larcenet travaillait sur un nouveau tome du retour à la terre, 10 ans après le dernier. J’espère que ce n’est pas une infox ! En attendant ce prochain plaisir, régalez-vous des ces authentiques fake news !

Fake News, Manu Larcenet, éditions Les Rêveurs, octobre 2018, 22 €.

Le Livre du Lykke, de Meik Wiking

(à prononcer Lu-Keu)

Mes lectures oscillent entre romans noirs torturés et livres que l’on pourrait classer de manière très péjorative dans le rayon Développement personnel. Ces 2 types de lectures a priori antinomiques sont au contraire tout à fait cohérentes : je me rassure avec les aventures d’être tordus ou névrosés qui me démontrent que je ne suis pas si paumée. Et j’essaye de moins l’être avec des essais au contenu positif. C’est dans le cadre de ma quête de sérénité que je me suis plongée dans les 285 pages du Livre du Lykke (à prononcer Lu-Keu selon l’indication de l’éditeur français). Tour du monde du bonheur de Meik Wiking publié dans la collection L’optimiste chez First Éditions. Une révélation !

le livre du Lykke, livre feel good

Voyage chez les cultivateurs du bonheur

Lykke signifie bonheur en Danois. Son auteur Meik Wiking est le directeur de l’Institut de recherche sur le bonheur de Copenhague au Danemark. Cet institut très sérieux effectue des recherches pour mesurer, comprendre et créer du bonheur. Meik Wiking a déjà publié en 2016 le livre du Hygge (prononcez houga) où il questionnait les habitudes qui font le bonheur des Danois. Surtout, il livrait les secrets de cet art de vivre célèbre dans le monde entier. Après en avoir vendu 50 000 exemplaires et été traduit dans 33 pays, ce spécialiste du bonheur revient avec un tour du monde des gens heureux. Car si le Danemark est certainement le pays où il fait bon vivre et où ses habitants cultivent le plus le bonheur, d’autres populations, communautés ont développé des moyens d’être heureux. Et ce voyage est tout simplement passionnant, inspirant, émouvant.

D’abord parce que l’auteur, contrairement à la majorité des livres de développement personnel, ne claironne aucune injonction. Pas de  » arrêtez de fumer, de crier, de manger, de vous énerver ». Pas de  » positivez, inspirez, méditez  » ! Le Danois présente les dénominateurs communs du bonheur à travers des expériences de vie dans le monde entier et classés en 6 thématiques : être ensemble, l’argent, la santé, la liberté, la confiance et la bonté. Il explique que dans un rapport mondial sur le bonheur, 4 points séparent les pays les plus heureux des pays les moins heureux. Et 3 de ces points s’expliquent par ces 6 facteurs. L’auteur propose donc une sorte de carte au trésor du bonheur. Une présentation des causes et effets du bonheur pour améliorer sa qualité de vie.

Le bonheur, ça se mesure ?

Avant de rentrer dans le vif du sujet, Meik Viking a la bonne idée de répondre à une question pertinente : comment mesurer le bonheur ? Contrairement à une idée reçue le Pib par habitant n’est pas un miroir de la qualité de vie et donc du bonheur. Le Pib est un critère objectif alors que le bonheur reste subjectif. Alors comment déterminer, évaluer cet état si subjectif ? Il s’agit de mesurer le ressenti de chaque individu en comprenant le pourquoi de ce ressenti. Il existe plusieurs dimensions dans le bonheur : la dimension affective, c’est à dire l’émotion à l’instant T, notre quotidien. La dimension cognitive, c’est notre état de bonheur en général avec du recul. Et il existe une troisième dimension appelée eudémonie qui se base sur la perception du bonheur selon Aristote : une bonne vie est une vie qui a du sens et un but. Évidemment, ces 3 dimensions sont liées. Et l’Institut de recherche sur le bonheur étudie des sujets sur le long terme à travers ces différentes dimensions.

Être ensemble

Meik Viking démarre avec le premier pilier qui permet d’accéder au bonheur : être ensemble. C’est-à-dire le renforcement des liens, le sentiment de communauté. Les gens plus heureux ont un fort sens de la communauté, ils ont quelqu’un sur qui compter. Notamment, l’auteur cite l’exemple des Bo Faellesskabdes, communautés d’habitations indépendantes où chacun a sa maison mais propose en commun un jardin, une cuisine, une salle à manger. Ces communautés se sont multipliées à hauteur de 20 % ces 6 dernières années. Et elles n’existent plus seulement dans les pays nordiques mais aussi au Canada, en Australie, au Japon, en Allemagne, aux Pays-Bas et au Royaume Uni. Un mode de vie génial pour les enfants et les personnes âgées car il renforce le lien social et l’entraide. En bref, ça fait du bien a tout le monde et ça simplifie la logistique du quotidien !

L’argent ne fait pas le bonheur mais un peu quand même

Dans le chapitre sur l’argent, on imagine bien que selon le dicton, l’argent ne fait pas le bonheur. Mais ce n’est pas si simple. Car il y a une corrélation entre revenus et bonheur. Le problème se pose autrement. Epitecte, le philosophe stoïcien de la Grèce antique disait : « la richesse n’est pas de posséder beaucoup mais de désirer peu ». Dans cet ordre d’idée, L’auteur nous rapporte l’expérience de Michele Mac Gath, journaliste anglaise qui a passé une année sans dépenser une livre. Elle raconte dans son livre L’année sans achats qu’en dépensant moins elle a vécu plus. Elle est devenue plus aventureuse et plus heureuse.

L’auteur prend également en exemple la loi de Jante qui existe au Danemark mais également dans d’autres pays nordiques : cette loi qui signifie que « Tu n’es pas mieux que nous » est issue d’un roman écrit en 1933 par le Dano-norvégien Aksel Sandemose. Roman qui célèbre la critique de ceux qui ayant un statut social élevé se croient meilleurs. Concrètement, cette loi a pour objet de freiner la consommation ostentatoire avec par exemple une taxe voiture de 150 %. Cette loi réprime l’exposition de la richesse qui se révèlerait négative. Mais en y réfléchissant, il n’est pas tant question d’argent mais plutôt d’humilité. Finalement, rien ne vous empêche d’être riche si cette caractéristique ne conditionne pas votre manière de vivre et votre bonheur.

le livre du lykke, chronique

 

Ajoutez une pincée de santé, liberté, confiance et bonté…

Après le vivre ensemble, l’agent, l’auteur rapporte d’autres expériences à travers le monde qui expliquent les facteurs du bonheur dans le domaine de la santé, la liberté, la confiance et la bonté. Impossible de vous en donner un aperçu sans trahir la richesse du livre. Car à travers ces thématiques, il traite également de l’éducation, de la famille, du travail, de l’égalité entre les hommes et les femmes. Une véritable étude complète et sans frontière qui se conclue par un dernier chapitre : Assembler les pièces. Car toutes ces thématiques sont dépendantes les unes des autres pour augmenter sa qualité de vie.

Source d’inspiration

Le Livre du Lykke va bien au-delà du développement personnel. Toujours positif et sans juger, Meik Wiking a écrit une étude globale de modes de vie rayonnants. Des styles de vie dans l’ère du temps qui aspirent à la fois à plus de simplicité (modes de consommation, rythme de vie) et plus de richesse (empathie, partage, ouverture d’esprit). Mais l’intérêt du livre réside dans la multiplicité des démarches et de leur efficacité. À chaque lecteur de s’inspirer d’une expérience ou d’une idée pour l’adapter à son envie, ses moyens, sa réalité. Surtout ce livre permet de ne pas (trop) céder à la peur ou au cynisme face à notre monde anxiogène. Une fois la dernière page tournée, je n’ai pas fait mon paquetage pour aller vivre dans une communauté. Mais les bouffées d’oxygène et d’inspiration ressenties tout au long de la lecture m’accompagnent aujourd’hui dans mon quotidien. Et ça fait du bien.

Le Livre du Lykke, de Meik Wiking, 288 pages, 14,95 €, First Editions.