Article 353 du code pénal de tanguy viel

Roman sublime sur Le sens de la responsabilité

J’avais manqué Article 353 du Code Pénal, le roman de Tanguy Viel paru en janvier 2017 aux éditions de minuit. Il avait obtenu la même année le Grand Prix RTL Lire. Je me suis rattrapée cette année grâce à la sortie en format poche dans la très classe collection Minuit Double des Éditions de Minuit.

Direction le Far West et plus exactement le Finistère. Le anti-héros de Tanguy Viel, Martial Kermeur, vient d’être arrêté par la police pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec. S’ensuit un huis clos avec le juge d’instruction devant lequel il est déféré. Tête-à-tête au cours duquel Martial Kermeur retrace les événements qui l’ont conduit à balancer cet homme à la mer. Comment cet homme méfiant, divorcé, licencié a confié au promoteur son indemnité de licenciement pour un projet immobilier censé faire revivre la presqu’île économiquement et moralement sinistrée.

confession d’un coupable victime

On sait dès le début du roman qui est l’assassin et qui est la victime. Le déroulé de l’intrigue nous explique les circonstances de ce drame et fait basculer les statuts de victime et coupable. Martial Kermeur, Breton taiseux se plonge dans un monologue sans faux-semblants. Il confie au juge ce qu’il n’avait jamais osé dire à personne, les tourments, la culpabilité et la colère qui l’ont brisé pendant des années, lui, sa famille et la presqu’île. Une confession tardive : « la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire ».

Une confession volubile, de longues phrases ponctuées de points virgule, seules respirations. Après s’être tu pendant des années, Martial Kermeur se délivre dans la parole. Qui contient toute la lassitude, les échecs, les regrets de cet honnête homme, imparfait mais droit… Qui n’a trouvé d’autre issue que de balancer un homme à la mer pour se libérer de ses tourments. Avec ce monologue, Tanguy Viel place le lecteur dans la position du juge.

bout d’humanité oubliée

Au delà du drame, Article 353 du Code Pénal est un portrait social d’un bout de France mourant et oublié… D’hommes et de femmes isolés sur le plan géographique mais aussi économique et culturel. Ils rament avec pour décor un ciel tantôt lumineux tantôt brumeux.

Dans ce nouveau roman Tanguy Viel ne se contente pas de faire écho d’un fait divers. Il choisit une narration plus visionnaire qu’à l’habitude. À travers la version du héros, nous découvrons une réalité profonde, qui va au delà de sa culpabilité immédiate. Après L’Absolue perfection du crime (Minuit, 2001 et « double », 2006), Insoupçonnable (Minuit, 2006), Paris-Brest, roman (Minuit, 2009), l’auteur poursuit son exploration de l’humanité, du destin, des chemins qui conduisent au bien et au mal, de la responsabilité individuelle. Avec dans ce roman, le drame qui donne le ton. Né à Brest en 1973, Tanguy Viel a publié son premier roman Le Black Note en 1998 aux Éditions de Minuit qu’il n’a plus quitté.

lumineuses éditions de minuit

Je suis fan de cette maison d’édition qui se concentre sur les textes avec des couvertures de roman toujours identiques – fond blanc, typo bleu -. Sobres et classes. On doit notamment aux éditions de Minuit la publications d’œuvres d’Aragon, Mauriac, Éluard, Marguerite Duras… Et plus récemment Jean Échenoz, Éric chevillard, Jean-Philippe Toussaint, Yves Ravey… Bref une maison indépendante, curieuse qui doit son nom aux conditions de sa création, dans la clandestinité en 1941. Et dont le premier titre publié était Le silence de la mer de Vercors. Je n’ai jamais été déçu par un de ses auteurs. Et j’ai plaisir à découvrir les premiers romans qu’ils proposent.

Fidèle à cette maison, Tanguy Viel construit une œuvre embrumée et brillante. À travers les destins d’anti-héros crachant leur vérité, victimes de la vie, d’eux-même et des autres, tentant de s’affranchir de leurs poids. C’est encore le cas avec le brillant Article 353 du Code Pénal. Roman qui en outre contient une dimension sociale réaliste et universelle. Je ne vous explique pas le titre du roman – qui n’est pas très engageant je vous l’accorde -. Car il contient la chute de l’intrigue. Mais je peux vous donner un indice : Tanguy Viel a expliqué dans une interview que le roman aurait pu s’appeler intime conviction…

Article 353 du Code Pénal, de Tanguy Viel, collection Minuit double, Les Éditions de Minuit, 8 €.

Salut à toi ô mon frère

Polar fantasque de Marin Ledun

Immense coup de cœur pour le dernier roman de Marin Ledun, Salut à toi ô mon frère, paru en mai dans la collection Série Noire de Gallimard.

Dans Délivrez-moi, l’émission que je coanime sur Wave Radio, j’ai eu le plaisir de recevoir Marin Ledun, auteur prolifique de romans noirs, tous les ans pour chaque nouvelle parution. Les visages écrasés (adapté au cinéma avec Isabelle Adjani) sur la souffrance au travail, L’Homme qui a vu l’homme sur la question basque ou encore En douce, huis-clos sur fond de vengeance… Quelques titres parmi tous ces romans que j’attends fébrilement. Et que j’adore sans restriction. Emportée par le rythme et le souffle de ses fictions sociales très sombres, séduite par l’atmosphère inédite et les messages subliminaux que l’auteur distille subtilement dans son intrigue. Alors, quand l’un de mes auteurs fétiches revient en librairie quelques mois seulement après la sortie de Ils ont voulu nous civiliser avec un nouveau roman publié – en outre – chez Gallimard, dans la mythique collection Série noire, je trépigne !

Smala haute en couleurs

Et je me prends une nouvelle claque…. Littérale et littéraire. Marin Ledun avait pour habitude de nous embarquer dans des histoires dramatiques subies par des êtres en perdition. Et ce parti-pris me convenait tout à fait : tout en provoquant une réflexion sur ces questions de société, ces anti-héros avaient presque le mérite de me faire sentir normal (ou pas si névrosée). Des romans noirs qui font du bien !

Dans Salut à toi ô mon frère, il redistribue les cartes : Gus, un jeune de 17 ans, impliqué dans un vol à main armé a disparu. La police enquête. On est bien dans roman policier. Mais le jeune homme n’a pas le profil du laissé-pour-compte auquel nous avait habitué l’auteur. Cadet d’une fratrie de six enfants, il est apprécié pour sa gentillesse. Et si la famille nombreuse n’est pas la famille parfaite, ces tempéraments originaux débordent d’amour les uns pour les autres. Une smala qui n’est pas sans rappeler la famille Malaussène de Daniel Pennac.

Polar sur le racisme ordinaire

Marin Ledun change de registre avec cette tribu fantasque. L’enquête et cette drôle de famille nous sont racontés par la voix la plus raisonnable de la smala, Rose, l’aînée des filles et lectrice de grands auteurs dans un salon de coiffure. Avec elle, on s’insurge contre les préjugés qui accablent son frère adopté. On s’amuse (et parfois se désole) des frasques de sa mère, pasonaria incontrôlable, ou de la bonhomie du père. Comme dans tous ces romans, Marin Ledun nous embarque dans son histoire que l’on dévore pour en connaître l’issue. Comme dans toutes ces fictions, il sème finement des réflexions sociétales. Ici, comme l’indique le titre du roman emprunté à la chanson de Bérurier noir, le racisme ordinaire. Qui malheureusement reste d’actualité 33 ans après la sortie de la chanson…


Mais dans ce roman, il est aussi question d’éducation, du respect de l’autorité, des préjugés et de la normalisation de la société. Cette fois-ci, il nous amuse en plus ! Presque chaque page a provoqué un sourire ou un rire. Une vrai lecture plaisir. Une récréation dans ce monde de bruts. Un régal. Merci Marin Ledun.

Salut à toi ô mon frère, de Marin Ledun, 288 pages, 19 €, Gallimard.

Pour en savoir plus : interview de Marin Ledun dans Délivrez-moi en juillet 2018.

Les Garçons de l’été, de Rebecca Lighieri, Editions P.O.L

Quand la chronique de mœurs vire au thriller

Parmi les romans lus cette année, j’ai adoré Les Garçons de l’été, de Rebecca Lighieri. Paru en janvier 2017 chez les éditions P.O.L, son titre m’a incité à le faire patienter gentiment dans ma « PAL » pour faire partie de mes lectures d’été. Et suite à un – léger – retard dans mes chroniques de livres… là voilà !

Les garçons de l'été de Rebecca Lighieri aux éditions POL : Chronique

Les Garçons de l’été, ce sont Thadée et Zachée, deux jeunes et beaux garçons d’Hossegor, deux dieux du surf. Ils ont grandi dans le Sud des Landes, la « Landifornie » dans une famille au train de vie confortable. Ils ont été bichonnés et sont admirés pour leur beauté, leur assurance, leur lifestyle de surfeur. Jusqu’au jour où, lors d’un surftrip à La Réunion, Thadée est victime d’une attaque de requin et se retrouve mutilé.
La vie de rêve de cette famille bien sous tout rapport s’effondre. L’auteur Rebecca Lighieri fait basculer son roman plutôt chronique de mœurs en thriller oppressant. Et c’est magistralement réussi.

Famille riche d’Hossegor cherche… humanité

Je dois vous avouer que dès le début du roman, j’ai été agacée par les personnages. Mylène, la mère au foyer bourgeoise, si dévouée à ses enfants qu’elle devient ridicule tant son amour maternel est aveuglant. Le mari, pharmacien, de prime abord gentillet. Puis finalement médiocre au vu de son manque d’implication dans sa vie paternelle et matrimoniale qu’il comble en trompant sa femme. Et les 2 garçons. Pétris de nonchalance, immaturité, arrogance, dans leur manière d’être, de gérer les rapports humains ou d’envisager leur vie. Considérés comme des demi-dieux par leur mère, les deux frangins sont loin de me faire rêver comme progéniture… Bref, un magnifique stéréotype de la famille CSP+ d’Hossegor. Et je peux vous dire que, lorsque l’on vit près d’Hossegor, un tel portrait de famille a de quoi agacer : j’en croise assez dans le Sud des Landes pour ne pas avoir envie de lire leurs mésaventures…

Tragédie grecque

Donc j’avance dans la lecture de ce roman qui s’annonce comme un drame familial en sourcillant parfois. Et petit à petit, au fil des pages, ce livre qui sent bon les embruns, le surf et l’été me happe. Car cette chronique familiale se transforme en tragédie grecque. Je ne vous en dis pas plus pour vous laisser profiter du suspens. Mais la plongée de l’intrigue dans le noir (très noir) rend addictive la lecture. L’auteur malmène ses personnages de toutes parts. Agaçants dans les premiers chapitres, la déchéance de ces êtres médiocres finit par nous faire éprouver une certaine empathie. Ils payent cher leur arrogance ou leur lâcheté. Et cette réinterprétation moderne du mythe d’Abel et Caïn sublime férocement nos contradictions, notre égocentrisme. Elle balaye à la manière d’un ouragan nos manies insupportables d’êtres humains modernes.

Je n’ai pas été surprise à la lecture d’une interview de l’auteur dans Les Inrocks de découvrir que Rebecca Lighieri avait à l’esprit deux références cinématographiques pendant l’écriture du roman : Endless summer et Stephen King. Car on retrouve bien dans son œuvre l’insouciance et l’obsession du surfeur égoïste en quête de la vague parfaite traitées dans le film de Bruce Brown. Mais également l’angoisse suscitée par les dérapages humains propre à la littérature de l’auteur américain.

Un auteur, deux genres littéraires

Rebecca Lighieri est le pseudo de Emmanuelle Bayamack-Tam, auteur d’un dizaine de romans dont La princesse de. et de Je viens. Sous son nom d’emprunt Rebecca Lighieri, elle avait déjà publié Husbands et une nouvelle. Elle choisit son nom d’auteur selon le genre du roman. Emmanuelle Bayamack-Tam pour les histoires plus poétiques, Rebecca Lighieri pour les romans noirs. Le ton et l’écriture changent aussi. Rebecca Lighieri va droit au but et ne s’encombre pas de figure stylistique. Son style est direct, percutant. Il est là pour accompagner l’aspect essentiel du roman : le noir, l’intrigue, l’horreur.

Fiction moderne et universelle

Les Garçons de l’été se révèle donc une réussite assez étonnante : une littérature noire qui met en lumière les aspects les plus sombres de notre humanité dans un décor de rêve. Un roman qui ne s’encombre pas de fioritures pour dépeindre le côté le plus animal de l’homme, dans sa sexualité, son agressivité, l’image qu’il renvoit. Une fiction captivante qui dérange souvent mais séduit par la finesse et la justesse du propos.

Rebecca Lighieri est une visionnaire pertinente des travers de notre monde : la dislocation des liens, la disparition de l’empathie, le repli sur soi. Les monologues de ses personnages accablants résonnent comme des tragédies, sans poésie, en toute cruauté. Moderne, ce roman se trouve dans l’actualité car il aborde indirectement la « crise requins » qui agite l’île de La Réunion. Universel, il peint les dérives de l’homme contemporain de moins en moins dans l’humanité. Une histoire violente, dérangeante mais indispensable à notre survie dans ce monde de brutes occidentales !

Les Garçons de l’été, de Rebecca Lighieri, 448 pages, 19 €, Editions P.O.L
Prix littéraire de la ville d’Arcachon 2017

Dans la forêt, de Jean Hegland

Roman bouleversant des éditions Gallmeister

Dans la forêt… Il existe des livres qui vous interpellent si bien que vous avez hâte de les retrouver le soir après votre journée de travail. Des romans dont vous dévorez les 250 premières pages en quelques heures puis faites durer le plaisir des 50 dernières sur plusieurs soirées… Dans la forêt, de Jean Hegland, fait indéniablement partie de ceux là.

Dans la forêt, roman de Jean Hegland paru aux editions GallmeisterJ’avais envie de le lire car je fonce toujours les yeux fermés pour une publication des éditions Gallmeister. Et j’étais intriguée car le roman de l’américaine publié dans son pays en 1996 n’avait jamais connu d’édition française. J’en ai déduit que si Gallmeister nous propose sa traduction 20 ans après, c’est que le texte promettait d’être une belle découverte. Et c’est plus que le cas.

Dans la forêt est classé dans la collection Nature writing de l’éditeur car la nature tient lieu de personnage central dans cette fiction qui pourrait aussi être sommairement classée dans le genre roman d’anticipation. Je m’explique. L’amérique est en pleine apocalypse sur fond de crise énergétique, épidémies, catastrophe naturelle. L’auteur reste mystérieuse sur les causes et les détails de cette déroute car ce n’est pas le thème du roman. Le sujet du livre résulte des conséquences. Tout est fermé, les écoles, les banques, les commerces. Il n’y a plus d’électricité, Internet, ni d’essence. Et cette déroute nous est conté par la voix de Nell, une jeune fille de 17 ans qui vit au cœur de la forêt avec sa sœur Eva âgée de 18 ans. La première devait connaître un brillant avenir intellectuel puisque pratiquement admise à Harvard. Sa sœur se dirigeait vers une carrière artistique de danseuse.

Survivre à la déchéance de l’humanité

Sauf que leur avenir change de route avec l’effondrement de la civilisation. Elles vivent dans la forêt depuis toujours car elevées par des parents bohèmes et à contre-courant de la société de consommation américaine. Elles ont été habituées à un mode de vie alternatif. D’ailleurs, toute cette partie me fait penser au récent film de Matt Roos sorti en 2016 Captain fantastic sur l’histoire d’un père qui souhaite élever ses enfants en dehors de tous contacts négatifs avec la civilisation. Bref, Nell et Eva sont habituées à vivre plus ou moins en autarcie au cœur de la nature. Pourtant lorsque la crise dure, que leur parents disparaissent, elles vont devoir se débrouiller seules. Pour survivre, pour s’adapter à ce bouleversement de destinée. Et même des êtres humains mieux préparés que le commun des mortels à la survie de l’humanité vont connaître la peur, le doute, la colère…

Roman initiatique et manuel de survie

Je ne vous en dis pas plus, ce serait gâter le plaisir de lecture de ce roman magnifique. A la fois roman initiatique et manuel de curiosités naturelles, mais aussi revisite du mythe de robinson ou de l’enfant sauvage. Cette fiction passionnante est le journal intime d’un jeune fille de 17 ans déboussolée  – comme souvent – par le passage à l’âge adulte mais aussi les conséquences de l’effondrement de la civilisation (c’est moins courant). Dans la forêt est un manuel de survie. Adaptation au déclin , survie à nos chimères. Un guide profond vers l’essentiel, la communion avec la nature et les élements. Le tout porté par la voix d’une femme, ce qui reste rare en nature writing ou dans les romans d’anticipation. Cela confère à cette œuvre intense une espèce de sensualité et d’acceptation à l’horreur, à la dureté, à la résiliation.

La forêt : personnage central

L’écriture n’y est pas pour rien dans cette plongée littéraire. Beaucoup d’humilité et de sobriété dans le style qui respire l’authenticité. C’est un journal de bord d’une jeune fille teintée de son innocence. Elle nous livre son ressenti sur un ton à la fois personnel et encyclopédique, un récit ambivalent touchant de naïveté et de maturité. Surtout, au-delà de l’écriture sans faux-semblants et des personnages très attachants, ce roman classé dans la collection Nature Writing fait de la forêt un personnage central. Nature omniprésente dans l’action, dans les descriptions, dans l’atmosphère. Nature hostile mais aussi bien bienveillante. Quand on lit le roman, on sent la terre, on sent l’humidité, on sent la forêt. Une vraie bouffée d’air frais, naturelle et humaine. Un roman fabuleux !

Merci aux éditions Gallmeister d’avoir eu la bonne idée d’importer ce texte en France sorti aux Etats-Unis en 1996. Jean Hegland a publié d’autres titres dans son pays depuis. J’espère que l’ éditeur français poursuivra la traduction des œuvres de l’auteure américaine. Une écrivaine à suivre !

Adapté au cinéma

Le livre a été adapté au cinéma avec Ellen Page et Evan Rachel Wood dans les rôles principaux. Sorti en juillet 2016 aux Etats-Unis, il devrait arriver en France prochainement. S’il est évident que le roman représente une excellente base pour un scénario, je ne suis pas convaincue par cette transposition. Qui ressemble à une production américaine (mais pas dans le bon sens du terme…). En regardant la bande-annonce, on découvre une maison d’architecte ultra moderne et une atmosphère de thriller. A l’opposé de mon ressenti à la lecture du roman…

Dans le forêt, Jean Hegland, Editions Gallmeister, 304 pages, 23,50 €.

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Littoral, de Bertrand Belin : chronique

Second roman de Bertrand Belin : Monde de brutes en poésie

Littoral, le second roman de Bertrand Belin publié chez P.O.L, c’est tout une histoire. C’est toute une histoire car ce livre je ne l’ai pas repéré dans un mailing d’éditeurs, sur les réseaux sociaux ni Internet mais en librairie (l’excellente Le Vent Délire). Ce roman édité chez P.O.L présente la même couverture et jaquette que tous les livres de l’éditeur. Couverture blanche très sobre avec le titre en bleu foncé et le nom de l’auteur en lettres fines. Quatrième de couverture toujours aussi sobre avec seulement quelques lignes. Ici 4, tirées du roman. « L’armée d’un pays, informée par la rumeur, est montée chez lui en fin de journée quand la femme était là avec un seau de patates tout seule debout. »

littoral, roman de Bertrand Belin, édité chez P.O.L : chronique.

Bertrand Belin : auteur, compositeur, interprête

Toujours difficile de se faire une idée dans de telles conditions. Mais avec P.O.L, je pars confiante. Je n’ai jamais été déçu car c’est un éditeur exigeant. Donc je m’arrête sur ce livre. Et ce qui m’attire dans ce petit roman de 96 pages, c’est aussi le titre : Littoral. Vivant près de l’océan, je suis subjectivement intéressée par tous les romans ayant pour cadre le bord de mer. Quand enfin, mes yeux se portent sur le nom de l’auteur, je le prends. L’auteur est Bertrand Belin. Auteur compositeur interprête. Je ne savais pas qu’il était écrivain. En revanche, je sais que son dernier album Cap Waller m’a profondémment touché. Par son univers musical minimaliste tout en finesse. Mais aussi par les textes, forts et poétiques à la fois. Voilà pourquoi j’ai eu envie de lire son roman.

« Une boule d’épouvante »

Et je n’ai pas été déçue, bien au contraire. Ce livre est d’une puissance et d’une poésie incroyables. Comme ce roman elliptique ne fait que 96 pages, il est difficile de vous résumer l’histoire sans rompre le charme. Je vais juste vous dire que c’est l’histoire d’un pêcheur. Dans une contrée proche de Quiberon. A une époque enigmatique mais en temps de guerre ou d’occupation. Un roman universel donc qui, sous le prétexte de cet anti-héros pêcheur au caractère bourru et violent, évoque la tragédie de la guerre et de l’occupation, la violence individuelle et collective. Dans la présentation du roman par l’auteur et sur le site de POL, Bertrand Belin explique que Littoral est :  » une manifestation particulière d’un noyau d’épouvante que j’ai en moi depuis toujours. Une boule d’épouvante qui poussait (…), et l’océan a quelque chose à voir avec ça.  »

On ressent tout à fait cette boule d’épouvante qui grandit à la lecture. Par les procédés littéraires employés par l’auteur d’abord. Les personnages ne sont pas nommés mais désignés par  » l’autre, le plus jeune, le troisième homme, la femme ». Des êtres humains quasi déshumanisés dans une société rongée par la peur et la violence. On ressent l’épouvante par la construction également. Laissant place au suspens et dévoilant l’incident en toute fin d’histoire. Enfin, on la ressent par le style : hâché, répétitif qui fait de ces phrases simples et transparentes des messages d’une intensité qui frappent la lecture. Le livre se dévore en quelques heures. Mais il faut quelques heures pour s’en remettre !

Une lecture qui secoue

L’histoire, le fond comme la forme n’en font pas un roman facile et traditionnel. Mais qu’il est bon de se faire surprendre, secouer de cette manière. Littoral pourrait représenter un exercice stylistique fabriquée de toute pièce. Pourtant, on sent l’écriture instinctive. On sent la boule d’épouvante que l’auteur couche sur papier parce qu’il doit s’en défaire. L’auteur placide et écorché à la fois livre tout. Et cette mise à nu authentique bouleverse à la lecture. J’ai adoré !

Avant de devenir écrivain, Bertrand Belin est avant tout musicien, auteur et compositeur. Né à Auray en 1970, il grandit près de quiberon avec ses 4 frères et sœurs, fils d’une maman au foyer et d’un père pêcheur. Il arrive à Paris en 1989 et se lance dans la musique. Depuis de nombreuses années, parallèlement à une carrière de chanteur, il travaille avec le théâtre, la danse et le cinéma. Concernant sa carrière dans la musique, j’ai particulièrement savouré son dernier album Cap Waller sorti en 2015. L’artiste est d’ailleurs en tournée actuellement !

Avant Littoral, chez le même éditeur, il avait publié en février 2015, un premier roman intitulé Requin. Je l’ai découvert avec Littoral que je vous conseille vraiment de lire. Et je vais me pencher sur son précédent titre avec curiosité et plaisir !

Littoral, de Bertrand Belin, Editions P.O.L, 96 pages, octobre 2016, 9 €.

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Aquarium, de David Vann : roman singulièrement brillant

La lumière au bout de l’aquarium

Aquarium, le cinquième roman de David Vann détonne dans l’œuvre de l’auteur américain par sa luminosité. Une merveilleuse LECTURE !

J’ai lu tous les romans de David Vann. Et à chaque fois, la publication d’un nouveau me procure toujours un mélange d’excitation de lecture et de crainte d’être déçu par un auteur que je vénère. Ouf, ce n’est toujours pas le cas avec Aquarium, son cinquième titre traduit en France.

 

Aquarium, c’est l’histoire de Caitlin, 12 ans, qui vit avec sa mère dans une banlieue de Seattle. Cette mère célibataire fait comme elle peut pour joindre les deux bouts et concilier travail, maternité et parfois vie de femme. Elle travaille tard et sa fille l’attend tous les soirs à l’aquarium où elle passe des heures pour assouvir sa passion pour le monde marin et les poissons. Le roman contient d’ailleurs des illustrations de poissons et autres espèces marines. Des dessins de l’auteur lui-même j’imagine, je n’ai trouvé aucun crédit.

 

Elle y rencontre un jour un vieil homme. Et d’échanges aquariophiles en échanges philosophiques au quotidien, une amitié nait entre eux. Tout va bien dans leur modeste existence jusqu’au jour où… Comme tous les romans de l’américain David Vann, Aquarium fonctionne avec une bonne dose de suspense. Je vais donc arrêter là le déroulé de l’histoire !

 

Peinture des gens ordinaires

Mais parler du dernier roman de david vann en le cantonnant à Seattle et ses pluies incessantes, à la vie difficile de cette mère et de sa fille ou à ce vieillard baignant dans la solitude, ça ferait de ce roman, une peinture un peu glauque de petites gens. Et Aquarium, c’est tout sauf ça !

 

David Vann se révèle une fois encore une fois un incroyable peintre des gens ordinaires. Caitlin et sa mère sont seules à se débrouiller, sans argent. Pourtant, leur relation et leurs personnages rayonnent. La mère d’abord : David Vann nous dépeint une femme qui fait ce qui peut mais qui peut beaucoup. Elle pourrait apparaitre froide dans ces méthodes éducatives mais des scènes de leur vie nous démontrent subtilement son affection, une intimité, une proximité qui permet à sa fille de grandir en toute confiance.

 

La fille ensuite. Caitlin, 12 ans. Sans cercle d’amis. Et qui ne parle jamais de son apparence ou de celle des autres. Une pré ado pas comme les autres qui se passionne pour les poissons et les océans. Une gamine différente donc mais tellement passionnante. D’abord, elle n’a pas l’air de souffrir de sa différence. Surtout, elle puise dans sa passion toutes les ressources pour supporter les méandres et difficultés de l’existence. Exactement ce qu’ils manquent à tant de personnes…

 

David Vann dépeint leur existence à priori médiocre d’une manière si subtile que l’on y décèle les petites perles qui ne résument pas ces personnages à ce qu’ils semblent être. Sans jamais nous le dire, David Vann nous raconte l’histoire ordinaire d’êtres extraordinaires ! Y compris dans leurs incohérences, leurs faiblesses, leur humanité.

 

David Vann trouve la lumière

La finesse psychologique de l’auteur, c’est aussi sa capacité à se mettre dans la tête d’une gamine de 12 ans. Car c’est rarement réussi en littérature : faire parler une pré ado sonne souvent faux ou se révèle parfois pénible à la lecture.

 

David Vann ne tombe pas dans cet écueil et l’éclairage qu’il apporte est incroyable. Quand la mère apprend la relation entre sa fille et le vieil homme, elle perd son sang froid. L’écrivain décrit l’interprétation et les angoisses de la petite fille face à ses crises, un juste ressenti. Bref dans le dernier roman de David Vann, Aquarium, on n’apprend à voir le beau quand il n’est pas immédiatement décelable et on redécouvre le concept de singularité de l’être humain.

 

Enfin, ces tranches de vie critiques et ses faiblesses humaines, David Vann les transforme en conte de fées. Pour la première fois depuis que je lis ses romans, j’ai ressenti une vaste lumière. Aquarium est son 5ème roman traduit en Français et c’est le plus optimiste. Dans son premier Sukkwan Island, Prix Médicis étranger 2010, la relation père-fils tournait au cauchemar sans une once d’espoir possible. Cette fatalité se retrouve aussi dans ses titres suivants comme Désolation ou Impur. Malgré leur noirceur, j’ai adoré ces romans : haletants du début à la fin, ils me procuraient une sorte d’apaisement. Mes propres névroses, incohérences semblaient si pâles face à ces anti-héros torturés ou bourreaux.

 

Si David Vann trouve la lumière à la noirceur de l’existence dans Aquarium, je n’en ai pas moins apprécié son livre. L’auteur admet avec cette histoire de famille que le passé peut ne pas être déterminant dans une existence. Que les blessures peuvent se guérir. Parfois. Peut-être le signe que l’américain a guéri les siennes ?

 

Un fabuleux roman écrit dans une langue brillante et simple à la fois. Que l’on doit aux Editions Gallmeister, éditeur découvreur de David Vann en France.

 

A NOTER : David Vann sera présent du 31 mars au 2 avril 2017 au festival Quai du Polar de Lyon.

Aquarium, David Vann, Collection Nature Writing, Editions Gallmeister, 280 pages, 23 €.